Les états limites au 1700 LA POSTE

L’excellence de la gravure contemporaine

Élaborer une exposition de gravures sur le thème du corps pourrait être banal, mais pas sous l’œil subtil d’Isabelle de Mévius. La fondatrice du 1700 La Poste est la commissaire d’une manifestation de haute tenue avec son déploiement d’œuvres d’Ariane Fruit, Guy Langevin et Tracy Templeton, trois sommités de la gravure contemporaine.

Les états limites, exposition présentée au 1700 La Poste jusqu’au 5 janvier, aurait pu être de type « pizza toute garnie », selon l’expression colorée du graveur Guy Langevin ! Le risque était grand, en effet, de livrer au regard des visiteurs des œuvres disparates pour lesquelles l’association autour d’un thème aurait pu paraître forcée.

Au contraire, cette expo fait dans le raffinement, grâce à une parenté d’évocation de la part des trois artistes choisis pour leurs prouesses dans des techniques différentes, du mezzotinto à la linogravure, en passant par l’aquatinte et la photogravure. Une expo cohérente et magnifiée par une scénographie élégante et adaptée.

Guy Langevin

L’entrée dans l’espace du 1700 La Poste est assez spectaculaire. On est immédiatement capté par les gravures de grand format d’Ariane Fruit puis par celles de Tracy Templeton. Sur la mezzanine, une trentaine d’œuvres de Guy Langevin ont été disposées, soit sur les murs, soit encastrées dans un long présentoir blanc créé pour l’occasion et qui évoque la table de travail du graveur trifluvien d’origine saguenéenne.

Ces œuvres choisies par Mme de Mévius ont toutes été créées, de la fin des années 90 jusqu’à tout récemment, avec la technique traditionnelle de la manière noire, ce mezzotinto qui requiert un travail préparatoire intense. Elles découlent de photos retravaillées sur ordinateur avant de devenir le modèle que l’artiste a suivi en gravant son dessin sur sa plaque de cuivre.

Pour cette série de gravures, Guy Langevin n’a pas sculpté le corps, il en a plutôt gravé un état évanescent, entre souvenir et oubli, « une trace de lumière, une humanité », dit-il.

« C’est un beau travail d’étude du corps, dit Isabelle de Mévius. Un corps qui se recroqueville, qui se tend, qui s’élance, qui retombe dans le vide. »

Cela donne des œuvres avec de formidables gammes de gris, apanage de la manière noire, des gravures qui frisent l’abstraction. 

« J’ai eu une formation dans les années 70 en pleine abstraction lyrique. Je compose comme un peintre abstrait, j’aime ça, c’est une belle jonction qui peut se faire. »

— Guy Langevin 

Artiste maintes fois récompensé en Europe et en Asie (au contraire de son propre pays…), Guy Langevin présente également des gravures (remontant à une vingtaine d’années) où l’on distingue les visages de ses amis. Ses dernières créations évoquent toujours le corps, mais sous la forme de paysages. Des œuvres à la morphologie simple, un relief établi dans les gris qui suggère avec sensualité les contours d’une peau.

Tracy Templeton 

Si le corps est physiquement absent dans bien des œuvres de Tracy Templeton, sa présence est fortement ressentie. Dans l’intimité des plis d’un drap, dans la forme d’un oreiller au petit matin, dans des objets esseulés, tel un matelas, évoquant des lieux naguère habités. 

L’artiste originaire de la Saskatchewan, mais qui vit dans l’Indiana, a créé de grandes photogravures imprimées sur du coton satiné montrant un grand drap et un oreiller froissés par le gel et abandonnés dans la neige.

Très sculpturales, elles évoquent peut-être l’amour, sans doute l’abandon, le dénuement, voire l’habitat temporaire du réfugié avant qu’il n’atteigne la frontière de ses rêves. Elles sont des paysages de l’esprit dans lesquels le visiteur donnera libre cours à ses songes… 

Dans quelques tailles-douces de 2010 apparaît tout de même en partie le propre corps de Tracy Templeton. Des œuvres à la « topographie émotionnelle », dit-elle, réalisées dans des tons de gris de type sépia rappelant les gravures du Japonais Tetsuya Noda.

Ariane Fruit 

Exposant pour la première fois à Montréal, Ariane Fruit s’intéresse à la photographie et au mouvement. Les deux séries que l’artiste française présente à Montréal traitent du corps social à travers un travail photo réalisé dans les couloirs du métro parisien. Des photos un peu floues qui ont inspiré son dessin gravé sur linoléum, une technique qui laisse place à l’imaginaire et au hasard de l’impression. 

Cela donne des œuvres impressionnantes, des linogravures pratiquement grandeur nature montrant le déplacement d’inconnus, leur mouvement étant rythmé par des trames de gris réalisées par l’artiste en gravant de façon plus serrée dans la plaque de linoléum. Un mouvement qui, comme dans le cas des œuvres de Guy Langevin, donne un effet d’abstraction.

Enfin, sur tout un pan de mur, est accrochée Scène de crime, une immense et magnifique linogravure de 2,15 m sur 2,85 m qu’Ariane Fruit a réalisée en gravant directement sur le sol. Un travail de huit mois. Une vue plongeante dans son atelier, inspirée des scènes de crime reconstituées par le criminologue français Alphonse Bertillon (1853-1914). En regardant de près, on trouve moult détails du lieu de travail de cette artiste à l’immense talent.

Trois artistes, trois techniques découlant de la gravure ancienne et qui parlent de modernité, de conservation, de nouvelles façons de faire et de transmission du patrimoine artistique. Trois univers délicats, sensibles et poétiques qui se recoupent et dialoguent avec magnificence dans l’inévitable écrin d’art de Griffintown. 

Les états limites, au centre d’art 1700 La Poste, jusqu’au 5 janvier.

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