Environnement

Objectif 1,5 °C

L’humanité a déjà rejeté tant de gaz carbonique dans l’atmosphère qu’elle a fait grimper la température du globe de 1 ℃ par rapport à l’ère préindustrielle. Depuis l’accord de Paris, signé en 2016, elle s’est lancé ce qui est peut-être le défi le plus difficile et le plus lourd de conséquences de son histoire : limiter cette hausse à un demi-degré supplémentaire. Cette semaine, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) nous a expliqué pourquoi et comment il faut atteindre cet objectif. Retour sur un document crucial.

Environnement

Un demi-degré qui change tout

Un demi-degré, ça semble peu. Pourtant, si la température du globe grimpe de 2 °C au lieu de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, notre planète sera radicalement différente. Quel monde choisissez-vous ?

Températures extrêmes

1,5 °C

On n’y échappera pas : il fait déjà plus chaud qu’avant l’ère préindustrielle, notamment dans l’est de l’Amérique du Nord, et les canicules seront plus nombreuses, plus longues et plus intenses même si on réussit à limiter le réchauffement global à 1,5 °C. Selon ce scénario : 

La température des jours extrêmement chauds sera supérieure de 3 °C à celle d’avant l’ère préindustrielle.

20 % de la surface du globe subira des températures « hautement inhabituelles » pendant l’été.

14 % de la population mondiale sera exposée à des vagues de chaleur sévères au moins une fois tous les cinq ans.

2 °C

Une augmentation de la température moyenne mondiale de 2 °C provoquera des chaleurs extrêmes encore plus intenses et plus fréquentes partout sur le globe. Selon ce scénario : 

La température des jours extrêmement chauds sera supérieure de 4 °C à celle d’avant l’ère préindustrielle.

40 % de la surface du globe subira des températures « hautement inhabituelles » pendant l’été.

37 % de la population mondiale sera exposée à des vagues de chaleur sévères au moins une fois tous les cinq ans, soit 1,7 milliard de personnes de plus qu’avec une augmentation de 1,5 °C.

Hausse du niveau des mers

C’est inévitable, le niveau des mers continuera de monter jusqu’en 2100 au minimum. Mais l’ampleur de la hausse et la vitesse à laquelle l’eau montera dépendront beaucoup des choix que nous ferons. Le GIEC rappelle que plus l’eau monte lentement, plus on aura de temps pour s’adapter. La hausse du niveau des mers gruge les terres habitables, provoque des infiltrations d’eau salée dans les réservoirs d’eau douce, endommage les infrastructures et augmente les dommages provoqués par les tempêtes, qui seront par ailleurs plus fréquentes et plus intenses.

1,5 °C

Le niveau moyen des mers montera de 26 cm selon les hypothèses optimistes, jusqu’à 77 cm selon les évaluations pessimistes.

De 128 à 143 millions de personnes seront touchées.

2 °C

Le niveau moyen des océans montera de 10 cm de plus que si on parvient à limiter la hausse de température à 1,5 °C.

De 141 à 151 millions de personnes seront touchées.

Disparition des espèces

1,5 °C

6 %

des insectes perdront au moins la moitié de leur aire habitable

8 % des plantes

4 % des vertébrés

2 °C

18 %

des insectes perdront au moins la moitié de leur aire habitable

16 % des plantes

8 % des vertébrés

Le GIEC estime aussi que d’autres menaces aux écosystèmes comme les incendies de forêt et les espèces invasives seront exacerbées à 2 °C, en comparaison d’une hausse de 1,5 °C. Le Canada est directement concerné, puisque la toundra et la forêt boréale sont décrites comme les deux écosystèmes les plus vulnérables. Limiter le réchauffement à 1,5 °C permettrait de préserver de 1,5 à 2,5 millions de km2 de pergélisol, soit près de deux fois la superficie du Québec.

Fonte des calottes glaciaires

Le GIEC prévient que la fonte irréversible des calottes glaciaires de l’Arctique et du Groenland pourrait provoquer une augmentation de « plusieurs mètres » du niveau des océans. Ici, le scénario à 2 °C est radicalement différent de celui à 1,5 °C.

1,5 °C

Un été sans glaces en Arctique surviendrait

une fois en 100 ans.

2 °C

Un été sans glaces en Arctique surviendrait

une fois en 10 ans.

Adieu, coraux

C’est tout simplement l’avenir des récifs de corail qui est en jeu avec l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Rappelons que les coraux n’ont pas pour seule fonction d’éblouir les amateurs de plongée. Ils protègent les côtes des tempêtes et ouragans et sont parmi les écosystèmes abritant la plus importante biodiversité de toute la planète.

1,5 °C

De 70 à 90 % des récifs de corail disparaîtront.

2 °C

plus de 99 % des récifs de corail disparaîtront.

Moins de poissons

On parle beaucoup du CO2 libéré dans l’atmosphère. Mais celui-ci est aussi absorbé par les océans, où il provoque une réaction chimique avec l’eau pour produire de l’acide carbonique (CO2 + H2O → H2CO3). C’est l’acidification des océans, un phénomène trop souvent passé sous silence. LE GIEC prévient que le phénomène affectera la survie d’un grand nombre d’espèces marines, des algues aux poissons.

1,5 °C

Les pêcheurs récolteront 1,5 million de tonnes de moins de produits de la mer chaque année.

2 °C

Les pêcheurs récolteront 3 millions de tonnes de moins de produits de la mer chaque année.

Populations menacées

1,5 °C

Dans les villes, 350 millions de personnes de plus seront touchées par la sécheresse sévère.

2 fois plus de gens seront affectés par les inondations (par rapport à la période 1976-2005).

De 32 à 36 millions de personnes seront affectées par une baisse des rendements agricoles.

2 °C

Dans les villes, 410 millions de personnes de plus seront touchées par la sécheresse sévère.

2,7 fois plus de gens seront touchés par les inondations (par rapport à la période 1976-2005).

De 330 à 396 millions de personnes seront touchées par une baisse des rendements agricoles.

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Un scénario pour s’en tirer

Limiter la hausse des températures à 1,5 °C exigera de modifier « rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société », a déclaré le GIEC. Pour y parvenir, il faudra diminuer de 45 % nos émissions par rapport au niveau de 2010 d’ici 2030 (c’est dans 12 ans !) et atteindre la carboneutralité sur Terre d’ici 2050. La tâche, disons-le, est titanesque. Le GIEC a détaillé un grand nombre de scénarios permettant d’atteindre cet objectif. En voici un, qui donne l’ampleur des changements à apporter. Pour limiter la hausse à 1,5 °C, il faudra faire tout ça, simultanément, d’ici 12 ans.

Se mettre au régime énergétique

Malgré la croissance économique et démographique, la planète devrait réduire sa consommation totale d’énergie de 15 % d’ici 2030 (par rapport au niveau de 2010) et de 32 % d’ici 2050. D’ici 12 ans, cela veut dire que la planète devrait réduire sa consommation d’énergie d’environ 90 fois la consommation d’hydroélectricité du Québec.

(Détails du calcul : La planète consommait environ 8,68 milliards de tonnes d’équivalent pétrole (tep) en 2010. Il faut donc retirer 1,3 milliard de tonnes. La consommation totale d’énergie au Québec est d’environ 40 millions de tep, dont environ 36 % proviennent de l’hydroélectricité.)

Éliminer le charbon

On ne s’en sort pas : l’atteinte de la cible de 1,5 °C passe par la disparition quasi complète de la combustion du charbon sur la planète. La production d’électricité à partir de charbon devrait chuter de 78 % d’ici 12 ans et de 97 % d’ici 2050.

Retirer la moitié des voitures des routes

Le scénario prévoit de réduire de 37 % la consommation de pétrole d’ici 12 ans par rapport Au niveau de 2010. Pour donner une idée, cela équivaut à retirer environ la moitié du milliard de voitures et de camions qui roulent sur les routes du globe actuellement. Notons qu’il y a évidemment d’autres façons de réduire la consommation de pétrole.

(Détails du calcul : Nous avons considéré qu’une voiture consomme 22 barils de pétrole par année. En 2010, la planète a consommé 32,12 milliards de barils. Il faut donc réduire de 11,88 milliards de barils, donc l’équivalent d’environ 540 millions de voitures. Comme il y a un peu plus d’un milliard de véhicules à moteur dans le monde, c’est, grosso modo, la moitié.)

Construire 38 réacteurs nucléaires

Le scénario du GIEC exige l’augmentation de la capacité nucléaire de 60 % d’ici 2030 (et de 150 % d’ici 2050). C’est l’équivalent de construire, d’ici 12 ans, 38 centrales nucléaires comme celle de Bruce, en Ontario, qui est la deuxième en importance au monde.

(Détails du calcul : La production nucléaire mondiale a atteint 400 GW en 2010. Il faut donc ajouter 240 GW. La centrale de Bruce a une puissance de 6300 MW.)

Installer 1,5 million d’éoliennes

Le scénario du GIEC prévoit multiplier par quatre la production d’énergie renouvelable d’ici 2030, et par huit d’ici 2050. Si on ne misait que sur l’éolien, c’est l’équivalent de 1,5 million d’éoliennes qu’il faudrait installer sur la planète d’ici 12 ans.

(Détails du calcul : La capacité de production d’énergie renouvelable a atteint 1320 GW en 2010. Il faut donc ajouter 4300 GW. Une éolienne terrestre génère de 2,5 à 3 MW.)

Retirer le tiers des vaches de la planète

Le chiffre donne l’ampleur du défi lancé par le GIEC, qui est de réduire du quart les émissions de méthane du secteur agricole d’ici 2030. Les vaches, dont les pets de méthane ont un énorme pouvoir de réchauffement, sont une cible facile. Mais empêcher la dégradation de la matière organique dans les champs par de meilleures pratiques serait aussi crucial pour atteindre l’objectif.

(Détails du calcul : La planète a émis l’équivalent de 33,6 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère en 2010, dont 16 % provenaient du méthane agricole. C’est donc 1,29 milliard de tonnes de moins par année que ce secteur agricole doit émettre. Considérant qu’une vache émet l’équivalent de 2,3 tonnes de CO2 par année (soit 100 kg de méthane), il faut retirer environ 560 millions de vaches, soit environ un tiers du cheptel total mondial.)

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« C’est jouable », mais...

L’objectif de limiter la hausse des températures à 1,5 °C est réalisable avec les technologies actuelles, estime Normand Mousseau, physicien et directeur académique de l’Institut de l’énergie Trottier. Mais celui qui a aussi coprésidé la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec prévient qu’il faudra une « transformation majeure » de nos façons de faire. Entretien.

Dans son rapport, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) affirme qu’il faudra modifier « radicalement » tous les aspects de nos sociétés pour parvenir à limiter la hausse des températures mondiales à 1,5 °C. Croyez-vous que cet objectif est réaliste ?

Il s’agit d’une transformation majeure, mais elle est possible. Dans l’un des scénarios proposés par le GIEC, on parle de réduire la demande énergétique mondiale de 15 % d’ici 2030.

C’est beaucoup, d’autant qu’il s’agit d’une moyenne planétaire et que les pays développés vont devoir diminuer leur consommation davantage. Mais d’un autre côté, 15 %, ça n’arrêtera pas la planète de tourner. Il y a des gains assez faciles à faire du côté de l’efficacité énergétique, par exemple. Du côté des transports, le seul fait d’imposer des taxes assez fortes sur les véhicules qui consomment beaucoup pourrait déplacer une partie de la consommation.

Le scénario du GIEC que vous mentionnez propose de quadrupler la production d’énergie renouvelable d’ici 12 ans. C’est réaliste ?

Oui. N’oubliez pas que de 2012 à 2017, la production d’énergie éolienne a doublé sur la planète. La tendance est similaire avec le solaire. Si on double encore deux fois en 10 ans, on dépasse la cible. Le prix du solaire est passé de 20 cents à 3 cents le kilowattheure, et l’éolien a suivi la même tendance. On parle de technologies matures. Elles sont prêtes, on peut les implanter.

Le même scénario propose d’augmenter de 60 % la production d’énergie nucléaire. Cela équivaut à 38 grosses centrales d’ici 12 ans…

La Chine construit pas mal de réacteurs nucléaires, vous savez. Il n’y a pas de problème là. Ça revient à moins de quatre centrales par année. Si on utilise les technologies qu’on connaît, on est capable. Ça fait des décennies qu’on construit des réacteurs nucléaires.

Quel est le plus grand défi qui se dresse devant nous pour limiter la hausse à 1,5 °C ?

Ce sont les normes. Il faut que les gouvernements mettent en place le cadre pour favoriser la transformation. Je suis convaincu qu’un monde capitaliste est capable de faire la transformation. Mais il faut définir d’abord les règles, comme un prix sur le carbone. Ensuite, le capitalisme va embarquer.

Nos gouvernements font-ils ce qu’il faut pour établir ces règles ?

Non. Au fédéral, c’est presque l’immobilisme. On envoie des messages, mais on a reculé sur presque toutes les promesses liées à la lutte contre les gaz à effet de serre (GES) – sauf le prix sur le carbone, qu’on défend de la pire façon en voulant l’enfoncer dans la gorge des gens plutôt qu’en l’expliquant. Le fédéral dit qu’il veut réduire les émissions de GES, mais la seule action notable qu’il fait est l’achat d’un pipeline. Si tu es un investisseur, qu’est-ce que tu crois : le discours ou l’action ? Au Québec, François Legault s’est engagé à rester dans le marché du carbone, mais n’a pas encore montré de vision globale. Pour le moment, on ne sait pas où on s’en va.

Comment expliquez-vous que les choses ne bougent pas assez rapidement malgré l’urgence réitérée par les scientifiques ?

Le gros défi est de se mettre en branle. C’est ce que disait l’ancien ministre de l’Environnement de Nicolas Hulot. C’est le problème des lobbys et de la courte vue. Si tu es ministre de l’Agriculture, il n’est pas question que tu laisses passer certains changements. C’est pour ça qu’il faut mettre ça au plus haut niveau pour s’assurer qu’on puisse avancer.

Voyez-vous des obstacles financiers à l’atteinte de la réduction des émissions de GES ?

Non, dans la mesure où on attache les objectifs de réduction à d’autres enjeux de société. La Suède, par exemple, a réduit de moitié ses émissions de GES en 20 ans. Elle en a profité pour développer la biomasse, ce qui a permis aux régions de se développer économiquement. Les efforts ont aussi permis d’améliorer les transports et la qualité de l’air dans les villes. C’est aussi comme ça que les citoyens vont y trouver leur compte.

Les citoyens, justement, ont envie d’agir, mais ne savent pas toujours comment s’y prendre. Que leur dites-vous ?

Oui, les gens se sentent concernés. De l’autre côté, on achète des VUS comme jamais. On est incapable de transposer ça dans le quotidien – en partie, je pense, parce qu’on sent que ça ne bouge pas. On se dit : pourquoi je ferais des efforts si personne n’en fait ? Il faut dire qu’il n’y a pas beaucoup d’éducation. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de site internet ou de publicité dans les médias pour dire : si j’achète une auto ou une maison, à quoi dois-je penser ? Si je veux faire un voyage, comment puis-je compenser mes émissions ?

Avez-vous l’impression qu’on finira par atteindre un point de bascule ?

Oui. Je l’espère, en tout cas. Les gens doivent faire pression sur leur entourage, parler, écrire à leur député. Plus on attend, plus ça va coûter cher. Je pense qu’on va y arriver à un moment donné parce qu’on va paniquer. Mais ce n’est pas dans la panique qu’on fait les choix les plus intelligents.

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