Opinion Gérard Bouchard

SOCIÉTÉ Que sera le nationalisme de M. Legault ?

Il y a très longtemps qu’un premier ministre québécois n’a été élu avec une aussi forte majorité. La CAQ disposera donc d’une grande latitude pour faire adopter ses politiques. Mais qu’en fera-t-elle ?

Il est un peu étrange de poser cette question. Le fait est qu’une bonne dose d’incertitude entoure encore le programme du gouvernement.

C’est lié sans doute au phénomène de la vague qui l’a porté au pouvoir : l’expression d’un mécontentement profond qui ne s’accommode guère de nuances et rallie une grande majorité des citoyens, brouillant une partie des allégeances antérieures. Pareil phénomène, dès qu’il se manifeste, incite naturellement l’équipe montante à se compromettre le moins possible durant la campagne électorale et ensuite à étirer sa lune de miel.

On ne sait donc pas vraiment comment ce gouvernement va aborder les rapports entre Québec et Ottawa (ou entre le Québec et les autres provinces), où il loge exactement en matière environnementale, quelle est sa vision des politiques sociales ni comment il va se comporter avec les multinationales et face à la mondialisation.

Même en matière de laïcité où certaines orientations semblent très claires, les déclarations contradictoires du premier ministre font régner un flou.

Qu’en sera-t-il du nationalisme du nouveau gouvernement ? Doit-on s’attendre à un retour du nationalisme traditionnel, ou à une réaffirmation du néonationalisme libéral et pluraliste qui lui a succédé ? La CAQ sera peut-être tentée de légiférer en fonction des intérêts et de la sensibilité de son électorat, en l’occurrence les populations les plus homogènes du Québec. Elle risque alors d’accroître le clivage entre la région de Montréal et les autres régions.

Or, ce clivage est néfaste pour les relations interculturelles. Il presse, tout particulièrement, d’harmoniser les rapports entre la majorité francophone et les minorités ethnoculturelles. Ces rapports se sont détériorés depuis quelques années.

Les débats souvent acrimonieux sur la laïcité, notamment sur les signes religieux et les accommodements, ont stigmatisé les populations cibles, y faisant régner un grand malaise.

Ce sentiment s’exprime aujourd’hui par de l’insécurité et beaucoup de mécontentement chez les minorités – on l’a vu dans les réactions au projet de charte du Parti québécois et dans la controverse sur l’appropriation culturelle.

J’emploie les concepts de majorité et de minorités en les assortissant de nuances importantes. Il y a des Québécois qui, tout en étant francophones, ne se perçoivent pas comme appartenant à la majorité à cause de leur statut d’immigrants ou de leur appartenance ethnoreligieuse. Il y a aussi des francophones de vieille ascendance qui n’épousent pas les inquiétudes identitaires ordinairement associées à la majorité. Mais cette notion demeure néanmoins pertinente.

Affirmer (comme l’a déjà fait l’ex-ministre Weil dans un document du gouvernement précédent) que tous les Québécois se perçoivent d’abord et avant tout comme des citoyens sans référence à des appartenances structurées par l’histoire ne correspond pas à la réalité. Dans tous nos débats sur la langue, sur les relations interculturelles ou sur l’avenir du Québec comme francophonie, on voit clairement se manifester un rapport majorité-minorités même s’il est difficile d’en délimiter précisément les coordonnées démographiques.

Une autre nuance s’impose. Si le rapport majorité-minorités reste pertinent à l’échelle du Québec, il l’est de moins en moins à Montréal où ce rapport est en voie de basculer. Les Montréalais de langue maternelle française y sont désormais légèrement minoritaires et ce phénomène est appelé à s’accentuer.

La coupure électorale entre Montréal et les régions n’est donc pas seulement économique, sociale ou culturelle, elle se double d’une coupure ethnique de plus en plus accusée qui est en train, parallèlement, de refaçonner profondément la société montréalaise elle-même.

Ces données devraient inspirer une grande prudence au nouveau gouvernement. Certes, il n’est pas naturel pour un parti au pouvoir de gouverner contre son électorat. Mais il a également pour mandat de servir les intérêts supérieurs de la nation. Notre population s’est beaucoup diversifiée depuis quelques décennies et nous avons renoncé aux visées assimilatrices. Il est donc devenu compliqué de reconstruire un « nous » au Québec. Or, la situation actuelle présente des risques importants d’une détérioration qui aggraverait ce problème.

La mobilisation des citoyens autour de grands projets sociaux ou d’initiatives d’envergure de l’État exige la formation de consensus. Cette condition ne peut pas être réalisée dans une société disloquée. Cela dit, il ne s’agit pas pour la CAQ de tourner le dos à son électorat. Il s’agit plutôt de cultiver ce qui est à la fois le plus difficile et le plus élevé en politique, à savoir l’art du compromis bien compris.

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