Opinion 

Le dégriffage doit cesser

Les vétérinaires du Québec répondent à leur ordre professionnel 

La SPCA de Montréal a récemment lancé une pétition pour demander à l’Ordre des médecins vétérinaires du Québec (OMVQ) de mettre fin au dégriffage, une pratique qualifiée « d’amputation partielle des doigts » par l’Association canadienne des médecins vétérinaires (ACMV) en raison de la nature invasive de l’intervention. Bien que la demande de dégriffage n’ait cessé de diminuer au fil des ans, la procédure demeure populaire.

La SPCA soutient que la chirurgie est cruelle parce qu’elle cause des douleurs inutiles et limite la capacité des chats à exprimer leurs comportements normaux. Cette campagne a recueilli près de 35 000 signatures en quelques jours, ce qui montre la compassion des Québécois pour leurs compagnons à quatre pattes.

En réponse à cette campagne, l’OMVQ a déclaré que le terme « cruauté » était excessif et considère que les Québécois ne sont pas prêts pour une interdiction. L’OMVQ ne prévoit pas réguler la procédure. Il encourage plutôt les vétérinaires à éduquer le public.

Le dégriffage est une chirurgie orthopédique pratiquée sans aucune justification médicale. De la même façon qu’une chirurgie orthopédique cause de la douleur chez l’humain, elle en cause chez le chat. La différence, c’est que chez l’humain, les opérations orthopédiques visent à améliorer la mobilité, alors que chez le chat, le dégriffage peut en fait entraver cette mobilité. 

Non seulement le chat ressentira-t-il des douleurs après l’opération, mais aussi  il peut éprouver de l’inconfort tout au long de sa vie puisque l’opération peut affecter négativement sa biomécanique.

Plusieurs de nos collègues diront qu’ils ne voient pas de complications à long terme chez les chats et que ces inquiétudes sont exagérées. Nous les encourageons à examiner tous les chats pour des complications liées au dégriffage. En effet, les chats sont des experts pour cacher leur douleur et, bien souvent, les propriétaires ne remarquent pas les changements subtils de comportement et de démarche.

Nous comprenons mal pourquoi l’OMVQ croit que les Québécois ne sont pas prêts à une interdiction du dégriffage. La législation interdisant le dégriffage est en train d’être adoptée un peu partout au Canada et cette avancée est toujours le fait des ordres vétérinaires provinciaux, comme ceux de la Colombie-Britannique, de la Nouvelle-Écosse, de Terre-Neuve-et-Labrador et de l’Île-du-Prince-Édouard. Il y a quelques jours, l’Association des médecins vétérinaires du Nouveau-Brunswick est devenue le cinquième ordre provincial à voter en faveur d’une résolution pour interdire cette chirurgie à compter de juillet prochain. À l’échelle mondiale, la plupart des pays d’Europe occidentale ont déjà interdit cette procédure, de même que l’Australie et le Brésil. Ces pays ont toujours considéré que le dégriffage était contraire à l’éthique, même avant de légiférer.

Une pratique nord-américaine

En fait, le dégriffage est une particularité nord-américaine. Au Canada, la pratique continue malgré le fait qu’elle soit qualifiée par l’Association canadienne des médecins vétérinaires comme « éthiquement inacceptable » et contraire aux recommandations de la World Small Animal Veterinary Association.

Ici, au Québec, le Code de déontologie des médecins vétérinaires exige que ceux-ci refusent de pratiquer toute intervention qui comporte des souffrances inutiles et qu’ils pratiquent une médecine fondée sur des données probantes. En théorie, l’interdiction du dégriffage devrait être aussi simple à réaliser que l’a été l’interdiction – par l’OMVQ en 2017 – de la taille des oreilles et la coupe de la queue chez les chiens, une pratique qui soulève des enjeux de bien-être semblables au dégriffage.

L’OMVQ a raison de mettre l’accent sur l’importance d’éduquer la clientèle. Cependant, bien que l’éducation soit sans aucun doute nécessaire pour comprendre les conséquences du dégriffage et pour présenter d’autres options, elle demeure insuffisante. 

Sans loi, il y aura toujours des propriétaires de chats qui voudront faire dégriffer leur animal et des vétérinaires qui vont continuer d’effectuer la procédure.

L’OMVQ a aussi indiqué qu’interdire le dégriffage voudrait dire ignorer la demande des consommateurs. En disant cela, l’Ordre perd de vue l’une de ses principales raisons d’être. La science du bien-être animal progresse et le dégriffage va à l’encontre de certains de ses principes de base. La profession vétérinaire doit agir en conséquence, prendre la responsabilité de ses erreurs, suivre la science et arrêter de défendre des pratiques qui n’ont aucun fondement médical.

En tant que vétérinaires, nous reconnaissons l’importance de soins fondés sur des données probantes, ainsi que celles d’éviter de nuire à nos patients et, par-dessus tout, d’assumer notre rôle de défenseurs du bien-être animal. C’est ce que les Québécois attendent de nous, mais ils exigent aussi des changements. Ils demandent que nous défendions les chats. Quand l’OMVQ va-t-il les écouter ?

* Cosignataires : les vétérinaires Jordyn Hewer, Enid Stiles, Odette Girard, Jean Gauvin, Judith Weismann, Annie Bédard, Jean-Jacques Kona-Boun, Matthieu Gatineau, Jérôme Planté, Rebecca De Arburn Parent, Diane Frank, Mary Klinck, Martin Godbout, Cyrielle Finck et Tania Lefebvre ; les étudiants Éloïse Johnson, présidente de l’AEMVQ, et Jean-Simon Richard, représentant des étudiants finissants en médecine vétérinaire

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