hautes-laurentides

« Si on ne chasse pas, ils gagnent »

Incursion derrière les barrages érigés par des militants algonquins, où les tensions sont vives

Ferme-Neuve — Julien Legris n’a pas l’intention de laisser des Algonquins l’empêcher de tuer et surtout de rapporter sa bête si sa chasse est fructueuse. L’expérience malheureuse qu’il a vécue lundi ne va pas le refroidir.

De jeunes militants autochtones ont lacéré le siège de son VTT pendant qu’il était dans les bois, affirme-t-il, et ont foncé sur lui avec leur camionnette lorsqu’ils l’ont aperçu, lundi matin. « Je les ai pognés au bon moment, mais si je ne me tassais pas du chemin, ils m’écrasaient et ils se sauvaient. »

Cela ne l’a pas fait reculer : « Si on ne chasse pas, ils gagnent. »

La Presse, qui s’est rendue derrière les barrages érigés par des militants algonquins, lundi, a pu observer le climat de tension qui règne sur ce vaste territoire entre des chasseurs à l’orignal, pour qui leur sport est une passion, sinon une religion, et des Algonquins dont les efforts pour interdire la chasse sont un symbole de leurs revendications territoriales.

Depuis la mi-septembre, des militants autochtones, originaires de Kitigan Zibi, communauté algonquine près de Maniwaki, ont érigé des barrages à l’entrée de plusieurs routes qui mènent à la réserve faunique La Vérendrye, le long de la route 117, au nord de Mont-Laurier. Ils veulent ainsi empêcher la chasse à l’orignal sur leurs territoires traditionnels et imposer un moratoire de cinq ans pour enrayer ce qu’ils estiment être un déclin de la population.

« Si la chasse continue, il n’y aura plus d’orignaux sur ce territoire dans deux ans », avait notamment lancé Raeanna Whiteduck, rencontrée samedi.

La zone d’exploitation contrôlée (zec) Petawaga a obtenu une injonction auprès de la Cour supérieure le 7 octobre pour exiger la levée des trois barrages situés sur l’une de ces routes, le chemin Lépine-Clova, parce que ceux-ci empêchaient l’accès à son propre territoire, situé à l’est de la réserve faunique.

Les militants n’ont pas obtempéré à l’injonction et ont maintenu leur barrage à l’entrée principale du chemin Lépine-Clova, à l’intersection de la route 117. Mais ils ont levé les deux autres barrages situés aux 22e et 44e kilomètres. Cependant, l’accès à ce territoire est possible par des routes alternatives, et surtout par des chemins forestiers à partir de Ferme-Neuve. C’est cette voie qu’a empruntée La Presse.

Au cours du long week-end, des centaines de chasseurs ont ainsi pu se rendre sur leur site, mais leur présence engendre une espèce de guérilla avec les militants autochtones, qui multiplient les gestes pour entraver la chasse.

La zec Petawaga, la plus grosse de la région, gère les activités de chasse, de pêche et de loisirs sur ce territoire de 1200 km2. Selon Jean-Marc Bélanger, membre du conseil d’administration de cette zec, 40 % du territoire n’est toujours pas accessible, et c’est là où la chasse à l’orignal est la plus fructueuse.

Mais ce ne sont pas l’impact sur le volume d’activité de la zec ni les chasseurs qui ont été refoulés ou qui ont choisi de ne pas venir cet automne qui l’inquiètent le plus. Ce sont plutôt les frictions entre les chasseurs et les autochtones, et les incidents qui se sont multipliés ces derniers jours, notamment la crainte que les membres de la zec ne puissent pas sortir les bêtes qu’ils ont abattues.

« Les autochtones veulent garder l’orignal. Si la police est là, ils ne feront rien. Mais si la police n’est pas là, ils vont tout faire pour garder l’orignal, ça, c’est sûr. Et c’est là qu’il va y avoir des problèmes. »

— Jean-Marc Bélanger, membre du conseil d’administration de la zec Petawaga

Les incidents sont en effet nombreux. Certains sont mineurs, comme les pancartes et panneaux indicateurs arrachés ou barbouillés à la bombe aérosol. D’autres ont un effet perturbateur plus marqué. Ainsi, même si les barrages ont été temporairement levés, vendredi, les militants ont bloqué plusieurs fois des chemins forestiers en abattant des arbres la nuit tombée ou tôt le matin.

La Presse a pu voir l’état du chemin Wawati (qui débouche sur le 44e kilomètre du chemin Lépine-Clova), bloqué par des dizaines d’arbres. Des chasseurs, avec des scies à chaîne, ont réussi à ouvrir la route, où l’on peut passer en zigzaguant entre les troncs d’arbres. Les patrouilleurs de la zec ont terminé le travail avec une excavatrice, en se demandant où les militants recommenceront, au crépuscule ou à l’aube.

« Il y a beaucoup de chasseurs qui ont peur. Il y en a qui ont payé pour la chasse et qui ont reviré de bord. C’est l’enfer ! Ce qu’on vit cette année, nous autres, c’est l’enfer ! », lance Gaétan Dion, gérant, opérateur d’excavatrice et patrouilleur, employé de la zec Petawaga depuis 40 ans. Une zec qu’il connaît par cœur.

Mais les actions qui posent plus de risques pour la paix sociale sont celles où il y a intimidation à l’égard des chasseurs.

Des chasseurs ont dû rebrousser chemin, dimanche, escortés par des autochtones, qui criaient : « Get the fuck out of here ! It’s our territory ! » Ils tentaient de se rendre à leur chalet par des chemins alternatifs quand ils ont dû stopper parce que des arbres bloquaient la route. Des autochtones sont aussitôt arrivés et ont exigé qu’ils partent sur-le-champ. Ils les ont même escortés jusqu’à l’entrée du chemin Lépine-Clova, où une quinzaine de véhicules faisaient la file pour sortir de la réserve faunique.

« Ils étaient très agressifs », indique Guy Thomas, 80 ans, membre du groupe qui déplore l’absence d’intervention de la Sûreté du Québec.

Cyril Venne s’est aussi fait bloquer le passage. « Tu ne passeras pas ici », lui a-t-on dit en exigeant de voir le contenu de sa remorque pour savoir s’il y avait du gibier ou des armes. « T’es pas une police, toé », a-t-il répondu.

M. Venne se demande lui aussi pourquoi les policiers ne sont pas intervenus.

« Sont pas dangereux, sont malfaisants. J’ai pas peur pour ma personne. Mais les polices ne font rien. Comprenez-vous ça, vous autres ? Des gens se font revirer de bord, puis les polices sont parquées sur la 117 et ne font rien. »

— Cyril Venne, à propos des militants autochtones

Ces escarmouches portent en principe sur le déclin de la population d’orignaux qu’invoquent les militants algonquins, et que conteste le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs, qui a réalisé l’hiver dernier une étude scientifique exhaustive. Selon cette enquête, il y a une baisse du nombre d’orignaux, mais celle-ci n’est pas critique et peut être gérée par une réduction du nombre de permis de chasse. Mais au-delà des orignaux, c’est l’enjeu des revendications territoriales des Algonquins qui est au cœur du conflit.

Sur ces enjeux, les avis sont partagés, notamment sur l’état du cheptel.

« Pour moi, leurs revendications, c’est une bonne affaire, dit Brian O’Brien, employé de la zec. Avant, on roulait à 64, 65 orignaux par saison de chasse. Actuellement, on est tombés dans les 53, 54 orignaux par saison. Moi, je suis 100 % d’accord avec eux autres sur le moratoire. »

Les administrateurs de la zec, de leur côté, estiment que cette baisse est plutôt attribuable à la diminution du nombre de chasseurs. « Depuis trois ans, il s’en tue un peu moins, mais il y a moins de chasseurs, note Jean-Marc Bélanger. Le nombre de chasseurs a diminué, mais notre succès est meilleur. Quand le succès est meilleur, c’est parce qu’il y a de l’orignal. On perd de 25 à 30 chasseurs par année. » Il ajoute que la zec a pris des mesures pour préserver le cheptel : réduction de 16 à 9 du nombre de jours de chasse et augmentation de deux à trois du nombre de chasseurs par abattage.

Mais une chose est claire : même parmi les chasseurs qui expriment de la sympathie pour les revendications des autochtones, personne n’appuie les moyens de pression qu’ils ont choisis, et personne n’a l’intention de laisser les militants les empêcher de chasser.

Et s’il y a un consensus, c’est que le gouvernement n’ait rien fait pour démanteler les barrages et empêcher la situation de s’envenimer.

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