Opinion Valérie Lapointe-Gagnon

ALBERTA
Défier le temps politique

Quand je suis arrivée en Alberta à l’été 2015, le parti néo-démocrate de Rachel Notley venait de remporter les élections. Une anomalie orange sur un fond bleu conservateur depuis plus de quatre décennies.

Pendant leur mandat, Notley et ses troupes se sont fait accuser de tous les maux. L’économie basée sur l’exploitation de l’énergie fossile stagnait. Les emplois payants se faisaient plus rares. C’était la faute du NPD, incapable, aux yeux de plusieurs, de défendre les intérêts du pétrole.

Mais que faisaient les gouvernements précédents quand les profits pleuvaient et que la province engrangeait des surplus ? Est-ce qu’ils planifiaient l’avenir, conscients que l’or noir n’était pas éternel et qu’il faudrait un jour ou l’autre diversifier cette économie centrée sur une ressource du XXe siècle ? Pas vraiment.

En 2006, le gouvernement de Ralph Klein distribuait des chèques à chacun des citoyens de la province pour célébrer la prospérité. Il y a certainement eu de beaux cadeaux sous l’arbre cette année-là, mais pour la planification à long terme et l’investissement dans des programmes à portée collective, on repassera.

La province a joué à la cigale et se retrouve aujourd’hui promise à de durs lendemains avec une économie à repenser.

L’arrivée de Jason Kenney

Après une campagne axée sur la nostalgie des jours dorés du pétrole, le gouvernement conservateur uni de Jason Kenney est arrivé au pouvoir en avril dernier en promettant de faire le ménage dans les finances de la province.

Rapidement, il a nommé un panel dirigé par l’ancienne ministre des Finances de la Saskatchewan Janice MacKinnon pour explorer les voies à emprunter afin d’équilibrer le budget, le tout sans analyser les sources de revenus potentiels et sans hausser les taxes. Il est important de rappeler qu’il n’y a pas de taxe provinciale en Alberta et cette option, qui serait salutaire à bien des égards, ne fait pas partie des plans pour l’avenir du gouvernement.

Après quelques semaines de suspense, le panel a rendu public son rapport le 3 septembre dernier. Suivant une logique néolibérale gonflée aux stéroïdes, il met en lumière, sans grande surprise, l’importance de sabrer les dépenses publiques, notamment aux postes névralgiques de l’éducation et de la santé. Le climat est donc particulièrement tendu, puisque l’on sait que le couperet va tomber, mais on ignore encore où. Le rapport souligne entre autres le besoin de fermer les établissements d’enseignement postsecondaire qui ne sont pas « rentables ».

Cette incursion du vocabulaire du milieu des affaires dans le champ du savoir et de l’éducation, de plus en plus répandue dans le monde occidental, ne peut qu’avoir des effets délétères.

Comment peut-on mesurer la rentabilité dans ce contexte ? Avec des programmes universitaires financièrement avantageux dans le court terme, parce qu’ils répondent aux besoins du marché ou qu’ils sont parrainés par le privé ?

Que deviennent alors la littérature, la philosophie, la sociologie, l’histoire ou les mathématiques, ces programmes qui serviront à former les citoyens de demain, des esprits critiques qui pourront comprendre le monde dans lequel ils évoluent et le transformer ? Pour ces derniers, la rentabilité n’est souvent pas mesurable à court terme, mais plutôt dans le « temps long », ce temps qui échappe aux responsables politiques adhérant à une conception étroite et immédiate de la profitabilité.

Nul ne sait ce que fera le gouvernement Kenney avec les recommandations du rapport MacKinnon. Il est encore trop tôt pour savoir si des établissements d’enseignement postsecondaire seront fermés. Le gouvernement a par contre déjà placé ses pions dans plusieurs conseils d’administration de collèges et d’universités, mettant un terme à des mandats d’administrateurs sans justification.

Université de l’Ontario français

Il y a donc matière à inquiétude pour ce savoir dont on veut rétrécir les horizons, pour les étudiants qui devront porter le fardeau financier avec des droits de scolarité plus élevés, et pour les communautés plus fragiles comme les francophones, qui ont déjà connu une dure année 2018.

Après tout, c’est en tenant un discours de rigueur économique que Doug Ford a justifié le besoin de reporter aux lendemains qui chantent le financement de l’Université de l’Ontario français.

Heureusement, la mobilisation citoyenne des francophones et de leurs alliés a changé la donne et une entente vient d’être signée samedi dernier, jour symbolique où l’on célébrait les 50 ans de la Loi sur les langues officielles. Si l’on peut se réjouir de ce geste, il ne faut pas y voir la magnanimité du gouvernement Ford, mais plutôt le résultat d’un calcul électoral visant à éviter que la campagne d’Andrew Scheer ne soit entachée par les erreurs du premier ministre ontarien.

Devant la présence d’un discours néolibéral souhaitant faire des économies sur le dos des francophones et du savoir, mais aussi de la santé, de l’environnement, des femmes, et j’en passe, il faut s’interroger sur les répercussions à long terme de telles compressions et demeurer vigilants face à l’incapacité des gouvernements à embrasser le temps long, celui de la planification véritable.

Après tout, l’avenir ne sera pas fait de pétrole, mais il sera pensé en partie dans les universités. Et pour cette raison, il faut un système d’éducation fort, accessible pour tous et insoumis aux impératifs du marché.

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