L'évènement 

Froid et sans âme

DOCUFICTION 
Adults in the Room (V.F. : Conversations entre adultes)
Costa-Gavras
Avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis et Ulrich Tukur
2 h 04
Deux étoiles et demie 

La démarche de mise en scène de Costa-Gavras est limpide. Puisque son histoire (vraie) est campée dans un milieu austère et sans compromis, un milieu d’hommes en costards qui n’ont rien à foutre de la vie de leur prochain, une ambiance froide et sans âme s’imposait.

Mais à trop vouloir déshumaniser le récit avec lequel son film fait corps sans presque jamais s’en éloigner, le réalisateur n’est pas parvenu à nous atteindre. Ni au cœur. Ni à l’esprit. Évidemment, on aurait souhaité le contraire.

Remontons cinq ans en arrière.

Nous sommes en 2015. La Grèce, endettée jusqu’au cou, est au bord du gouffre. Un nouveau gouvernement dirigé par le parti Syriza prend les commandes. C’est l’espoir de tout un peuple. Le premier ministre Aléxis Tsípras (Alexandros Bourdoumis) nomme un proche collaborateur et ami, Yánis Vároufakis (Christos Loulis), comme ministre des Finances.

Dès sa première rencontre avec les financiers de l’Europe, dans l’espoir de refinancer la dette du pays, Vároufakis se bute à des pairs psychorigides et qui n’hésitent pas à lui balancer les pires insanités. Il a le choix entre imposer de nouvelles mesures d’austérité aux Grecs (à contre-courant des orientations du parti élu) ou se faire mettre en faillite.

« C’est ça, le but de cette rencontre ? Insulter tout un peuple ? », lâchera Vároufakis dans un moment de frustration.

Après cinq mois et demi au gouvernement, dégoûté, largué par le premier ministre, Vároufakis va démissionner. À partir de conversations enregistrées, il écrira le récit éponyme duquel Costa-Gavras a tiré son scénario.

Le thriller financier et politique qui en ressort n’a de thriller que le nom. 

Sans doute très collé à la réalité, le film est une longue suite de réunions, de querelles autour de la table, de conciliabules, d’avalanches de chiffres. Pour bien faire passer l’urgence de la situation, le rythme est essoufflant, haletant, presque sans pause.

Dans le contexte, on devait s’attendre à une espèce de tension qui nous tiendrait au bout de notre chaise. On aurait pu s’attendre à une émergence de sentiments, une colère, quelque chose. Mais non, il n’en est rien.

Pourquoi ? Peut-être en raison de l’effet répétitif. Mais surtout parce que le jeu des comédiens manque cruellement de vérité. Les dialogues sont plaqués, déclamés (comme une tragédie grecque, oui, on a bien compris). 

Comme dans un mauvais téléroman, on a le sentiment que les acteurs ne savent pas où se mettre.

En fait, on a davantage l’impression de voir les didascalies que le texte lui-même.

Quitte à faire une mauvaise comparaison, on rappellera que, dans le même genre, The Big Short d’Adam McKay nous avait soufflé.

Costa-Gavras s’est amusé à introduire ici et là quelques magnifiques métaphores comme celle du peuple qui, alors que les membres du gouvernement sont attablés au resto, lui tourne le dos. Ou comme cette danse traditionnelle à la toute fin pour rappeler au premier ministre Tsípras comment il est piégé. On en aurait pris davantage.

Le film se termine sur le constat que le peuple grec souffre toujours aujourd’hui. Là-dessus, on ne pourra pas douter de la sincérité du réalisateur de Z envers les gens de son pays d’origine. Il faut reconnaître que son œuvre, malgré toutes nos réserves, prend leur parti et leur rend hommage.

Adults in the Room est offert sur la plateforme du Cinéma du Parc (dès ce vendredi) et le sera sur plusieurs autres dès le 2 juin.

Critique 

Le début de quelque chose…

Drame
Copenhague – A Love Story
Philippe Lesage
Avec Emil Falke, Victoria Carmen Sonne, Rudi Køhnke
1 h 40
Trois étoiles

SYNOPSIS

L’automne arrive à Copenhague. Des étudiants en cinéma et leur ancien professeur connaissent une série de mésaventures amoureuses tragicomiques.

Tourné avant Les démons, un film remarquable, mais lancé seulement en 2016 dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma, Copenhague – A Love Story n’a jamais véritablement connu de carrière commerciale, ni de grande tournée festivalière, même s’il fut sélectionné dans quelques événements, notamment à Copenhague et Göteborg. Autrement dit, ce film tourné il y a six ans, pratiquement invisible, sort enfin.

L’intérêt de cette chronique sentimentale, qui repose largement sur les improvisations des acteurs, réside surtout dans la manière. Délaissant le genre du documentaire, où il s’était fait remarquer grâce à des films comme Ce cœur qui bat ou Laylou, Philippe Lesage se lance ici dans la fiction en s’inspirant de sa propre expérience de vie au Danemark, où il a étudié et enseigné le cinéma. Le réalisateur de Genèse a ainsi regroupé autour de lui des gens qu’il aime pour construire une autofiction marquée par l’autodérision.

Le récit est ténu, mais ce film distille en revanche une atmosphère particulière, teintée à la fois de mélancolie et du sens de la fête. Philippe Lesage met en outre en valeur son sens du cadrage et de la mise en scène, autant dans les scènes chorales que dans les scènes d’intimité.

Tourné avec de très modestes moyens, Copenhague – A Love Story révèle néanmoins le style d’un cinéaste dont la réputation est maintenant bien établie.

Copenhague – A Love Story est offert gratuitement sur la plateforme du Cinéma Moderne, en version originale anglaise et danoise avec sous-titres français.

Critique 

Lâcher prise ? Jamais !

DOCUMENTAIRE
The Ghost of Peter Sellers
Peter Medak
Avec Peter Medak, Joe Dunne et Simon van der Borgh
1 h 33
Trois étoiles

SYNOPSIS

Plus de 40 ans après le désastre du tournage de sa comédie de pirates Ghost in the Noonday Sun, le réalisateur Peter Medak revient sur tout ce qui n’a pas fonctionné. À commencer par le comportement erratique de l’acteur britannique Peter Sellers.

Il y a de ces projets de film qui, pour mille et une raisons rassemblées en une tempête parfaite, foirent lamentablement. Parlez-en à Richard Stanley, congédié trois semaines après le début du tournage de L’île du docteur Moreau ou la tentative ratée d’Alejandro Jodorowsky d’adapter le roman Dune au grand écran.

Dans la même catégorie, le tournage de Ghost in the Noonday Sun en 1973 non seulement s’est mal passé, mais en plus a largement dépassé le budget. Le résultat fut jugé si mauvais par Columbia Pictures que le film est sorti seulement en 1985 en VHS.

Après ce ratage, le réalisateur Peter Medak revisite ce qu’il qualifie lui-même de « pire désastre de [sa] vie ». On pourrait lui conseiller de lâcher prise comme le font quelques intervenants dans le film. Ou l’accuser de régler ses comptes avec Peter Sellers, mort en 1980. Ce n’est pas ce que nous avons ressenti.

Le film nous est plutôt paru comme un honnête regard en arrière, avec un mélange de moments dramatiques, nostalgiques et même drôles. Le passage où Medak raconte comment la production a fait une pause de quelques jours pour tourner une publicité de cigarettes est particulièrement hilarant.

Cela dit, Peter Sellers ne sort pas grandi de ce documentaire où l’on insiste beaucoup sur ses frasques, ses retards, ses refus. Il a même fallu tourner des scènes séparées avec l’acteur américain Anthony Franciosa à qui Sellers ne voulait plus adresser la parole.

On conviendra que Sellers n’est pas là pour se défendre. Mais sa fille Victoria reconnaît à la caméra qu’il était toujours dans l’excès.

Les explications de Medak pour justifier ce retour en arrière sont alambiquées et insatisfaisantes. Il reste que sa carrière s’est poursuivie. Et son film est intéressant.

The Ghost of Peter Sellers est proposé sur la plateforme du Cinéma du Parc.

Critique 

Ni mauvais ni grandiose…

Comédie
The Lovebirds
(V.F. : Les tourtereaux)
Michael Showalter
Avec Issa Rae, Kumail Nanjiani, Anna Camp
1 h 26
Deux étoiles et demie 

SYNOPSIS

Par un concours de circonstances, un couple au bord de la rupture se retrouve impliqué dans un meurtre mystérieux. Même si les situations abracadabrantes s’accumulent, les deux tourtereaux doivent tout mettre en œuvre pour effacer leurs noms de la liste des suspects.

The Lovebirds est ce long métrage que le studio Paramount devait sortir en salle le 3 avril, mais dont les droits de diffusion ont finalement été cédés à Netflix au début de la pandémie. Cette comédie d’action était particulièrement attendue, car elle réunit Kumail Nanjiani et Michael Showalter, le réalisateur de The Big Sick. Il y a trois ans, ce film a obtenu un succès inattendu et a même valu à Nanjiani une citation aux Oscars dans la catégorie du meilleur scénario original.

Hélas, The Lovebirds n’est pas du même calibre. Vedette d’un film qu’il n’a pas écrit, Kumail Nanjiani tire ce qu’il peut d’une histoire assez générique et mise principalement sur la complicité qu’il partage à l’écran avec Issa Rae.

Dans un bref prologue, on relate la rencontre idyllique entre les deux tourtereaux. On les retrouve ensuite quatre ans plus tard au beau milieu d’une engueulade épique. La rupture est inévitable entre ce documentariste et sa partenaire, adepte – horreur ! – de téléréalités. Le récit aurait sans doute gagné un peu de profondeur si la nature de leur relation avait été mieux définie. Mais quoi de mieux que d’être impliqué dans un meurtre crapuleux pour ressouder des liens ?

On préfère ainsi plonger les personnages dans une histoire rocambolesque, comprenant même un clin d’œil à Eyes Wide Shut, au cours de laquelle les répliques qu’ils dégainent sont souvent plus drôles que les gags découlant des situations. Avec, à la clé, un dénouement prévisible, mais un épilogue néanmoins assez drôle.

Ni mauvais ni grandiose, The Lovebirds fait partie de ces films qu’on regarde sans déplaisir, mais qu’on oublie très vite.

The Lovebirds est offert sur Netflix. 

Critique 

La part du rêve a quand même ses limites

Comédie dramatique
The Trip to Greece
Michael Winterbottom
Avec Steve Coogan, Rob Brydon, Kareem Alkabbani
1 h 50
Trois étoiles 

SYNOPSIS

Après avoir fait la tournée des restaurants en Grande-Bretagne, en Italie et en Espagne, les acteurs Steve Coogan et Rob Brydon remettent le couvert, cette fois en reprenant le parcours d’Ulysse, de Troie à Ithaque…

En ces temps de confinement, l’idée d’une tournée de restaurants dans l’un des pays les plus enchanteurs du monde relève évidemment de la part du rêve. À ce titre, The Trip to Greece constitue assurément un beau gage d’évasion, surtout que le voyage s’effectue en compagnie de deux amis, aussi acteurs, dont la complicité est tangible.

Cela dit, force est de constater que ce quatrième – et dernier volet (semble-t-il) – d’une série amorcée il y a 10 ans avec The Trip, où les deux comparses sillonnaient la Grande-Bretagne à la recherche des meilleures tables, se révèle quand même un peu paresseux. Michael Winterbottom, qui a signé tous les films, ne s’intéresse guère plus à l’aspect gastronomique de l’aventure et préfère maintenant s’appuyer sur ses acteurs – formidables, là n’est pas la question – en les laissant aller, quitte à ce qu’ils cabotinent parfois.

Entre les visites dans les restaurants et les déplacements en véhicule utilitaire, les deux hommes discutent et font valoir leur talent en imitant d’autres acteurs ou en les imaginant dans d’autres rôles. Steve Coogan et Rob Brydon, qui s’affichent tels qu’en eux-mêmes dans une démarche néanmoins fictive, vont valoir leur talent en improvisation et leur délicieux sens de la répartie, on ne peut plus british

Cela dit, on sent que l’exercice s’essouffle. Mais il y a ces deux acteurs. Et la Grèce…

The Trip to Greece est offert en vidéo sur demande dans sa version anglaise seulement.

Critique 

Les vraies gardiennes 

DOCUMENTAIRE
Xalko
Sami Mermer et Hind Benchekroun
Avec Alif, Nur, Figen, Oncle Köse et autres habitants du village
1 h 40
Trois étoiles et demie 

SYNOPSIS

En Anatolie centrale, au milieu de nulle part, se trouve le village kurde de Xalko. Alors que la plupart des hommes ont rejoint l’Europe à la recherche d’un gagne-pain, les femmes restent. Entre espoir, résignation et une certaine dose d’humour, elles font vivre la communauté en s’occupant des animaux de ferme. 

Fin 2017, Xavier Beauvois signait le film de fiction Les gardiennes qui illustrait le travail de femmes françaises à la ferme en 1915, leurs maris étant partis au front. Un siècle plus tard, le documentaire Xalko nous ramène dans le même quotidien, la même ambiance.

L’endroit, on l’aura compris, est triste, figé dans le temps, moyenâgeux. Les cinéastes nous le font voir dès la première scène avec ce lever du jour brumeux et enrobé d’une étrange lumière mauve. Et lorsque la brume se dissipe, on découvre un paysage rocailleux, lunaire, désertique, où les enfants s’amusent avec n’importe quel bout de ficelle et où de vieux hommes conduisent des troupeaux de moutons dans une cacophonie de clochettes et de nuages des poussière.

Les femmes ? Résilientes, travaillantes, excédées, batailleuses, mais aimantes. Les vraies gardiennes, ce sont elles.

Les deux réalisateurs ont raison de dire, dans une présentation, que le film traite d’immigration du point de vue de ceux (celles !!) qui restent. Toute la crise des migrants se mire dans ce village sans avenir dont les habitants ne savent pas où aller, mais ont en même temps de la difficulté à rompre avec de vieilles traditions.

À ce sujet, une scène est éloquente. De retour pour quelques jours, des hommes tentent de convaincre une jeune femme non mariée de s’unir au premier homme libre. Celle-ci, allumée, refuse de s’embarquer dans une vie sans lendemain.

Le film, qui tourne parfois au ralenti, observe sans juger. Subtilement, il pose néanmoins des questions sur nos racines, nos ancrages, notre identité. Car ceux qui sont partis ne sont pas nécessairement plus heureux.

Xalko est diffusé sur les plateformes des Films du 3 mars et de Tënk.

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