La tête dans le nuage

La dystopie au Musée

Québec — « On scrolle en moyenne 12 étages par jour. » La phrase est écrite noir sur blanc sur un mur du Musée de la civilisation. Qu’est-ce que « scroller » ?, se demanderont certains lecteurs. C’est l’action de faire défiler des pages sur l’écran de son téléphone ou de son ordinateur. C’est un anglicisme qui n’existait pas il y a 10 ans au Québec.

Mais dans le domaine du numérique, les choses changent. Elles changent très rapidement, même. Le musée situé dans la capitale inaugure cette semaine une nouvelle exposition consacrée à la révolution numérique : La tête dans le nuage.

« J’ai eu le vertige en terminant ma visite de l’exposition. On réalise l’ampleur de ce qu’on est en train de vivre », explique Stéphan La Roche, président-directeur général du Musée de la civilisation.

« On vit une transformation majeure de notre société, une révolution. Ça mérite une réflexion. »

— Stéphan La Roche

Qu’un musée de la civilisation s’intéresse au numérique tombe sous le sens. Les changements technologiques s’accélèrent – la fameuse loi de Moore –, et les humains s’adaptent comme ils le peuvent.

Les ados aux États-Unis passent en moyenne plus de sept heures par jour devant un écran, sans même compter le temps passé à faire des travaux scolaires.

« Nous nous habituons à une nouvelle façon d’être seuls, ensemble », écrit joliment la chercheuse Sherry Turkle, dans une autre formule transcrite sur un mur de l’exposition.

De la reconnaissance faciale aux robots, en passant par l’usage du téléphone intelligent et des réseaux sociaux, l’exposition illustre en cinq parties cette relation changeante entre humain et numérique.

« On ne va pas revenir en arrière »

Les concepteurs ont cherché à inclure des éléments positifs. On parle notamment des révélations de WikiLeaks, indissociables de l’internet, ou encore de ces campagnes sociales qui naissent sur les réseaux sociaux, comme celle pour sauver l’Amazonie des incendies de forêt.

« Il y a, par exemple, une entreprise de Montréal qui utilise les données massives et l’intelligence artificielle pour développer des algorithmes capables de reconnaître des tumeurs cancéreuses », explique Marie-Christine Bédard, chargée de projet au Musée de la civilisation.

« Et l’algorithme le fait maintenant mieux que l’humain. »

Voilà qui est bien. Mais de l’exposition émane aussi une angoisse diffuse. « Scroller » 12 étages par jour, c’est bien beau, mais quand on prend la peine rendu tout en haut de regarder en bas, ça donne le vertige. C’est un peu ce que l’exposition vous propose de faire.

« On le sait que cette révolution-là donne le vertige. Mais on ne va pas revenir en arrière. On ne va pas jeter à la poubelle tous ces outils-là, qui nous rendent aussi des services extraordinaires. »

— Marie-Christine Bédard, chargée de projet au Musée de la civilisation

L’installation des artistes Rafael Lozano-Hemmer et Krzysztof Wodiczko est particulièrement claustrophobique. Le visiteur est invité à pénétrer dans une pièce où des caméras reliées à des algorithmes de reconnaissance faciale le traquent. Les visages sont projetés sur les murs.

Le musée a aussi mis en place un système qui permet de suivre à la trace le téléphone de chaque visiteur, grâce à un dispositif qui capte les tentatives pour se connecter au WiFi. Flippant.

Il y a bien sûr des présentations plus ludiques, comme celle aux allures gentiment rétro produite avec l’Office national du film. Dans un labyrinthe, le visiteur est amené à remettre en question son rapport à son téléphone, aux réseaux sociaux.

Globalement, toutefois, le Musée de la civilisation invite à une réflexion inconfortable, mais certainement pertinente. Parmi les groupes témoins ayant visité l’exposition avant son ouverture officielle, de nombreux parents ont manifesté leur désir d’y revenir avec leurs enfants, qui vivent ces transformations de plein fouet.

« On espère que l’exposition va faire prendre un pas de recul. Non, je ne me débarrasserai pas de mon téléphone parce que c’est très utile pour beaucoup d’affaires, lance Stéphan La Roche. Mais, en même temps, comment se protège-t-on ? Il est temps d’agir si on ne veut pas se rendre à Big Brother. »

La tête dans le nuage, au Musée de la civilisation, à Québec, jusqu’au 31 janvier 2021

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.