Tendances bières

Une bière 100 % locale, c’est possible ?

« De nos champs à nos chopes : c’est maintenant possible, et de plus en plus de microbrasseries locales en profitent », souligne Martin Thibault, auteur spécialiste du monde brassicole. « Il n’y a pas que les cultures traditionnelles de l’Europe — allemande ou anglaise, par exemple — qui peuvent se targuer d’avoir des céréales et des houblons de qualité : le Québec aussi », ajoute-t-il. Rencontre avec cet expert pour bien comprendre ce qui réussit à faire d’une bière un produit 100 % québécois.

Le défi de la bière d’ici

Saviez-vous que la bière de microbrasserie québécoise dont nous nous délectons n’est peut-être pas entièrement québécoise ? Une idée surprenante, certes, mais qui s’explique facilement, croit Martin Thibault. Celui-ci compare d’ailleurs l’univers de la bière à celui de la cuisine, où il est parfaitement acceptable d’acheter de nombreux ingrédients d’un peu partout sur le continent, voire sur la planète.

« Comme un chef nippon installé à Québec sera fier d’utiliser une sauce soya de grande qualité importée du Japon, un brasseur qui travaille à Montréal pourra proposer, avec passion, sa dernière création houblonnée à partir de variétés cultivées en Nouvelle-Zélande », compare l’auteur et globe-trotteur.

« C’est le même principe pour l’ingrédient de base. Le riz de notre maître sushis viendra évidemment d’Asie. Les céréales maltées de notre brasseur, elles ? Peut-être de l’Ouest canadien, des États-Unis ou de plusieurs pays européens selon le terroir qu’il désirera mettre en évidence. »

Mais pourquoi donc ? « C’est simple, poursuit Martin Thibault. La production d’orge de brassage qui est maltée au Québec, ou préparée pour un brasseur, est largement insuffisante pour subvenir aux besoins de toutes ces brasseries artisanales. Même chose pour le houblon, l’aromate principal de la bière : le volume total cultivé ici ne peut pas fournir les 250 brasseurs de la province de façon régulière. »

L’audace d’un approvisionnement local

Il faut donc nous rendre à l’évidence : le marché de la matière première n’est tout simplement pas encore à son apogée au Québec. Cela dit, les brasseurs ne sont pas obligés de regarder ailleurs à tout prix pour s’approvisionner, comme le font les restaurants de sushis pour certains ingrédients. Contrairement au riz, qu’il est impossible de cultiver en sol québécois, les champs de la Belle Province peuvent très bien produire les céréales et les houblons nécessaires à des bières bien de chez nous.

« Il s’agit d’être ouverts d’esprit en tant que dégustateurs. Il est impossible de retrouver les mêmes parfums percutants d’une IPA [india pale ale] à l’américaine en n’utilisant que des houblons du Québec. Différents terroirs, différentes saveurs… En approchant notre bière 100 % québécoise pour ce qu’elle est véritablement, nous risquons de pouvoir finalement définir les particularités gustatives de notre terroir », évoque l’auteur dont le dernier livre, Le goût de la bière fermière, a remporté la mention « meilleur livre brassicole publié au Canada » lors de la plus récente édition des Gourmand World Cookbook Awards.

De plus en plus de brasseries jouent le jeu de l’achat local. « À la longue, si un nombre considérable de brasseurs en demandent, davantage de malteries transformeront la céréale de nos champs pour nos brasseurs, et davantage de houblon sera semé pour eux — et notre marché provincial sera en bien meilleure santé à toutes les étapes de cette inspirante chaîne », conclut Martin Thibault.

CINQ DÉGUSTATIONS « 100 % QUÉBEC »

Brasserie : La Grange Pardue

Bière : La Tout Bout d’Champ

Sertie de céréales douillettes rappelant la baguette de pain craquante ainsi que de houblons délicats aux notes herbacées, voilà une bière qui montre hors de tout doute le raffinement de certains ingrédients québécois. Bravo à cette jeune brasserie du Centre-du-Québec de s’être lancée ainsi dans l’achat local pour sa bière phare !

Brasseries : Vrooden et 11 comtés (en collaboration)

Bière : L’Éveil du Printemps

Ode au printemps québécois avec cette lager forestière. Non seulement les ingrédients de base sont-ils bien de chez nous, mais les aromates de la forêt — chaga, ganoderme de l’artiste et mélèze — sont présents avec juste la bonne teneur pour attiser la curiosité à chaque gorgée, accompagnant avec brio les céréales caramélisées.

Brasserie : Siboire

Bière : Sherbière

Cette bière de soif, brassée exclusivement à partir d’ingrédients originaires de la région de Sherbrooke, met également en valeur des artisans et entrepreneurs du coin dans un partenariat de visibilité fort encourageant. Ce travail de coopération savoureux va bien au-delà des accents herbacés de cette blonde voilée.

Brasserie : Oshlag

Bière : Nano IPA

Cela peut paraître surprenant de tenter de faire une IPA à l’américaine avec des ingrédients québécois, sachant que ces houblons distinctifs du nord-ouest du continent ne peuvent pas vraiment pousser ici. Or, en faible quantité — comme dans cette bière à seulement 2 % d’alcool —, certains houblons de chez nous semblent effectivement nous faire voyager en territoire américain. Joie !

Brasseries : Harricana et Riverbend Bière : 48e Parallèle — Québec Soif

Inspirée des helles de la Bavière, cette bière collaborative, fruit du travail d’une brasserie de Montréal et d’une autre du Lac-Saint-Jean, évoque tout ce que nous voulons d’une bière d’été. Parmi ses qualités : une grande buvabilité ; un taux de sucre résiduel bas ; des saveurs délicates ; et un caractère local assumé.

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