La crise, 10 ans plus tard  Chronique

La crise vécue de l’intérieur de Wall Street

Si on a tous tendance à faire coïncider le début chronologique de la crise financière de 2008 avec la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, survenue le 15 septembre de la même année, les gens qui ont vécu le cataclysme de l’intérieur de Wall Street situent plutôt la genèse de la crise six mois plus tôt, avec l’effondrement de la banque d’investissement Bear Stearns.

C’est notamment le cas de François Trahan, stratège boursier et associé de la firme de recherche indépendante new-yorkaise Cornerstorne Macro, reconnu depuis plus de 10 ans comme le stratège boursier le plus influent de Wall Street.

François Trahan est bien placé pour poser un regard documenté et avisé sur les évènements qui ont conduit à la crise financière de 2008 et évaluer le rôle qu’a joué l’effondrement de la firme Bear Stearns dans la séquence événementielle puisqu’il a été durant cinq ans le stratège boursier de la vénérable firme de courtage new-yorkaise, fondée en 1923.

C’est d’ailleurs au lendemain de son départ de Bear Stearn pour rejoindre la firme indépendante ISI Group, en février 2007, que j’ai rencontré pour la première fois François Trahan, qui venait d’être nommé « Top Wall Street Strategist » pour la deuxième année consécutive.

« J’ai quitté Bear Stearns en janvier 2007 et 14 mois plus tard, en mars 2008, la firme s’écroulait, empêtrée dans les produits dérivés et le papier commercial adossé à des actifs et en grave manque de liquidités. J’ai été chanceux, car j’aurais pu tout perdre comme beaucoup de mes collègues », se rappelle aujourd’hui François Trahan.

Malgré une intervention musclée de la Réserve fédérale de New York qui a injecté, le 14 mars 2008, 25 milliards de liquidités pour remettre à flot Bear Stearns, la firme n’a pu faire autrement, deux jours plus tard, que d’accepter de se faire racheter par la banque JPMorgan.

« J’ai vendu mes actions 172 $ lorsque je suis parti en janvier 2007. JPMorgan a racheté Bear en payant 2 $ par action. Ç'a été un drame épouvantable pour la grande majorité des employés qui ont été forcés de liquider leurs actions et n’ont rien obtenu en retour », explique le stratège boursier.

UN SYSTÈME VICIÉ

Comme c’était le cas pour tous les employés de Bear Stearns, 55 % de la rémunération de François Trahan était composée de compensations différées. Des actions et des options de Bear Stearns qui étaient gelées pour une période de trois ans.

« Mais une fois que tu arrivais au terme des trois ans, tu ne pouvais pas vendre et encaisser tes actions, car cela représentait une trahison pour les dirigeants de la firme.

« Des gens ont accumulé 10, 40 et même jusqu’à 80 millions en actions et ont pratiquement tout perdu. J’ai deux collègues qui se sont suicidés, c’était un système vicié », se remémore-t-il.

Et c’est en raison de ce système de rémunération et de la culture d’entreprise de Bear Stearns que Trahan a décidé de partir pour se joindre à une firme de recherche indépendante.

En 2005, Trahan avait été le premier stratège boursier de Wall Street à mettre en garde le marché face à la présence d’une bulle immobilière qui risquait d’éclater à tout moment.

Ses patrons, très impliqués dans la structuration de produits financiers adossés à des hypothèques, n’avaient pas aimé ce prêche qui allait à l’encontre des intérêts de la firme.

Une fois en poste chez ISI Group, François Trahan et ses partenaires de recherche ont compris dès septembre 2007 que les choses ne tournaient plus rond, qu’il y avait un assèchement des liquidités sur les marchés financiers.

« L’écart entre le taux directeur de la FED et le taux de base des banques n’allait qu’en s’accentuant. Il était de plus en plus difficile pour les banques de se financer entre elles. L’effondrement de Bear Stearns a été le premier évènement qui illustrait tout le dysfonctionnement du marché.

« La faillite de Lehman Brothers, six mois plus tard, a confirmé que l’on venait d’entrer dans une zone encore plus trouble », explique le stratège.

« On a été, à un certain moment, à 30 minutes près d’assister à l’effondrement total des marchés financiers avec les guichets automatiques qui auraient arrêté de fonctionner. »

— François Trahan

Au plus fort de la crise, Leon Cooperman, PDG du groupe Omega Advisors, un client de François Trahan, lui a raconté une anecdote qui résume bien le climat chaotique qui régnait à l’automne 2008.

« Leon Cooperman est un milliardaire à la Warren Buffett. Essentiellement, il gère sa fortune personnelle de 3,5 milliards. Il est marié depuis plus de 40 ans, habite dans la même maison depuis aussi longtemps et il aime faire ses courses chez Costco.

« Un jour, il voit un stand d’American Express dans son magasin. Pour le plaisir, il remplit un formulaire d’inscription pour une carte de crédit qui lui a été refusée parce qu’il s’était inscrit comme travailleur autonome et qu’il n’avait pas d’employeur… »

Cela dit, pourquoi a-t-on laissé Lehman Brothers faire faillite alors qu’on a réalisé le sauvetage de Bear Stearns, de Merrill Lynch et même de l’assureur AIG ?

« Wall Street reste un lieu où les relations interpersonnelles sont très importantes. Elles sont capitales. Richard Fuld, PDG de Lehman, avait dans le passé refusé de participer au sauvetage d’un groupe financier.

« Tout le monde dans la rue s’en souvenait et personne n’a levé le petit doigt pour le sortir du pétrin », souligne François Trahan, qui résume ainsi le fait que derrière les systèmes qui dérapent, il y a quand même des humains qui cultivent la mémoire.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.