Chronique

Cher Maxime Bernier

Cher Maxime Bernier, député de Beauce, marathonien, chef du Parti populaire du Canada et électron très, très libre du conservatisme canadien, bonjour !

Je viens de lire ces tweets que vous avez envoyés sur l’autoroute de l’information en ce mardi après-midi bien pluvassieux…

Cher Maxime, je me demandais simplement…

Ça va ? Êtes-vous OK ?

Quelqu’un a-t-il pris le contrôle de votre compte Twitter pendant que vous êtes retenu prisonnier dans un sous-sol, à la District 31 ?

Parce que depuis quelques mois, sur Twitter, vous ressemblez à un compte parodique qui imite des conspirationnistes. Un mot me vient à l’esprit : excessif.

Vos adjectifs sont excessifs. Vos métaphores sont excessives. Vos exagérations sont… excessives.

Vous êtes excessif quand vous décrivez l’immigration comme un péril immédiat et urgent, existentiel.

Vous niez le réchauffement climatique – ce qui est en soi excessif –, mais vous le faites en faisant une association stupide entre le CO2 dont se nourrissent les plantes et… Et… Et les gaz à effet de serre.

Et quand vous attaquez les médias comme un monolithe gauchiste qui se lève la nuit pour vous haïr, vous agissez comme un diplômé des cours du soir de la défunte Trump University, département des communications. Excessif rare.

Et là… Là… Hier, mon Dieu, hier !

Vous arrivez sur Twitter avec une théorie du complot qui attaque le premier ministre Trudeau en demandant : SA LOYAUTÉ EST-ELLE ENVERS LE CANADA OU ENVERS UN FUTUR GOUVERNEMENT MONDIAL QUI LE DÉTRUIRA ?

En majuscules. Ce qui est généralement un signe d’excès. Le PM a suffisamment de points faibles pour qu’on l’attaque sur son bilan, plutôt que sur son faible pour le Nouvel Ordre Mondial.

Monsieur Bernier, comment dire…

L’ÉPOUVANTAIL DU GOUVERNEMENT MONDIAL EST LE DEGRÉ ZÉRO DES THÉORIES DE LA CONSPIRATION, MONSIEUR BERNIER. C’EST CE DONT PARLENT RÉGULIÈREMENT DES BOUFFONS DISJONCTÉS COMME ALEX JONES, DU RÉSEAU AMÉRICAIN INFOWARS.

AVEZ-VOUS UN PEU CONSULTÉ LE PROFIL DES GENS QUI AIMENT ALEX JONES ET LE CROIENT, MONSIEUR BERNIER ? VOUS DEVRIEZ. ÇA FAIT PEUR.

Je sais bien qu’un vote, c’est un vote, mais les amateurs de conspiration qui paranoïent à propos d’un futur gouvernement mondial sont les mêmes qui pensent que la CIA contrôle le cerveau des populations en leur injectant le vaccin contre la grippe et la rubéole, afin de leur faire oublier que Barack Obama est un musulman né au Kenya qui a instauré la charia aux États-Unis.

Les gens qui croient aux sottises du gouvernement mondial en attente qui n’attend qu’un signal de George Soros pour faire simultanément 195 coups d’État, je ne suis pas sûr vous leur feriez un lift entre Saint-Georges de Beauce et Beauceville. Les gens qui croient à ça croient généralement que le gouvernement des États-Unis a organisé les attaques du 11-Septembre et que les enfants tués à Sandy Hook étaient des comédiens.

Bref, EN ÉCRIVANT EN MAJUSCULES QUE JUSTIN TRUDEAU EST PEUT-ÊTRE LOYAL À UN FUTUR GOUVERNEMENT MONDIAL QUI VEUT DÉTRUIRE LE CANADA, VOUS PARLEZ LE LANGAGE DE GENS QUI NE SONT PAS BIEN DANS LEUR TÊTE, MONSIEUR BERNIER.

Ça m’inquiète.

Sinon, passez le bonjour aux gens de la Beauce.

LA NATURE DU POINT D’EXCLAMATION

AU FIL DES ANNÉES, JE VOUS AI PARLÉ MAINTES FOIS DE L’ÉCRIVAIN…

(Oups, la touche « caps lock » était coincée. Désolé.)

Au fil des années, je vous ai parlé maintes fois de l’écrivain israélien Amos Oz et de son essai Comment guérir un fanatique, qui décrivait en termes lucides et logiques le conflit israélo-palestinien.

Je le cite, pour mémoire : « Le contraire du fanatisme n’est pas l’intégrité, l’idéalisme ou la détermination. Le contraire du compromis est le fanatisme et la mort. »

En 2018, Gallimard a publié l’édition française de son dernier essai, un écho à son célèbre Comment guérir un fanatique et qui s’intitule Chers fanatiques. Je m’attendais à de la redite, je l’ai acheté sans trop d’attentes…

Mais c’est encore lumineux, en ce sens qu’Oz sait éclairer l’époque. Il y est question de toutes sortes de fanatismes – religieux, nationalistes, etc. – qui relèvent la tête, du fanatique « qui est un point d’exclamation ambulant », ce que je trouve assez juste…

Je cite Amos Oz, si vous permettez : « L’une des causes de cette flambée de fanatisme est peut-être la quête de solutions simples et lapidaires, d’une rédemption instantanée. Une autre raison est la distance grandissante qui nous sépare des horreurs de la première moitié du XXe siècle : à leur insu, Staline et Hitler ont transmis aux deux ou trois générations suivantes la hantise de l’extrémisme et une certaine maîtrise des pulsions fanatiques. Durant plusieurs décennies, grâce aux pires assassins du XXe siècle, les racistes avaient un peu honte de l’être, ceux qui débordaient de haine mettaient de l’eau dans leur vin et les réformateurs fanatiques étaient plus circonspects en matière de révolution. Pas partout, toutefois. 

« Depuis quelques années, c’est à croire que le “cadeau” de Staline, d’Hitler ou des militaristes japonais arrive à péremption. L’effet du vaccin partiel que l’on nous a injecté s’estompe. La haine, le fanatisme, la xénophobie, les crimes commis au nom de la révolution, l’envie d’“écrabouiller une bonne fois les méchants dans un bain de sang” – tout cela relève de nouveau la tête… »

Voilà, je voulais juste vous dire qu’Amos Oz, et avec lui une certaine conception de l’humanisme, de la paix, de la guerre, du fanatisme, de la justice et du compromis, est mort à 79 ans le 28 décembre dernier.

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