Théâtre documentaire

Il faut qu’on parle de Polytechnique

On sait tous qui est Marc Lépine. Personne n’ignore ce qu’il a fait. Quand. Ni surtout comment. Mais qui se souvient du nom de ses 14 victimes ?

C’est précisément pour en finir avec cette amnésie collective, faire le point sur ce féminicide, comment il nous a tous affectés et noter à quel point les choses ont (ou pas) aujourd’hui évolué, que le théâtre La Licorne propose deux journées de « laboratoire » le mois prochain (une supplémentaire venant tout juste de s’ajouter à l’horaire), baptisées Projet Polytechnique.

Qui dit laboratoire dit pièce en devenir. Lecture du chemin parcouru. Puis discussion avec le public. En un mot : « work in process » en bon français, le produit fini n’étant prévu que pour 2022. Avec une date aléatoire. Ce n’est pas fortuit. « Il est important d’en parler, hors commémoration », déclare le comédien Jean-Marc Dalphond, l’un des auteurs du projet, avec la comédienne Marie-Joanne Boucher. En parler pour ne pas oublier. Pour comprendre. Analyser. Bref, avancer.

Encadré par les Productions Porte Parole, et ses cofondateurs Annabel Soutar et Alex Ivanovici, le projet s’inscrit dans la lignée des J’aime Hydro et autres Fredy, en ce sens qu’il s’agit d’une enquête, terriblement d’actualité, donc forcément évolutive. Pensez ici théâtre documentaire, avec entrevues, réflexions et, surtout, remises en question. Avec des sujets « tentaculaires », de l’aveu même de ses créateurs, allant de la violence faite aux femmes au débat sur le registre des armes à feu, en passant par la communauté « Incel » (pour « célibataires involontaires », le tout premier n’étant, historiquement et d’après les experts, nul autre que Marc Lépine), et la haine sur le web. D’ailleurs, le saviez-vous ? L’internet, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a justement été inventé cette année-là : en 1989. Un parallèle qu’on promet ici d’exploiter, théâtralement parlant.

« association créative fortuite »

Ce qu’il faut savoir, c’est que les deux idéateurs, Marie-Joanne Boucher et Jean-Marc Dalphond, se sont rencontrés récemment, et un peu par hasard. Le 6 décembre 2018, en effet, la comédienne publiait sur sa page Facebook une photo de son jeune garçon, accompagnée du message suivant : « Pour que le 6 décembre 89 ne soit qu’un mauvais souvenir, #polytechniquelatueriejemesouviens ». En résumé : « pour se rappeler de guider nos garçons d’une belle façon », résume-t-elle dans une émission balado (qu’on souhaite la première d’une série sur le making-of dudit projet), présentée au Festival Résonance, en septembre dernier au Centre Phi.

Le comédien Jean-Marc Dalphond n’a pas tardé à répondre à son fameux message : « J’avais 16 ans en 1989. […] J’avais une cousine », a-t-il répondu. L’emploi du passé n’était pas innocent : sa cousine, Anne-Marie Edward, était l’une des 14 victimes.

Ainsi naissait le début d’une collaboration et d’un projet « étourdissant », « plus grand que nous » : « C’est un projet qui nous appartient tous », résument les deux auteurs, rencontrés cette semaine, donc, à un mois de la représentation.

Armés déjà d’une trentaine d’entrevues, aussi riches et variées que troublantes, avec des personnalités telles que Jacques Duchesneau (premier policier arrivé sur les lieux, à ce jour toujours aussi bouleversé), Monique Lépine (la mère de), Paul Arcand et Valérie Plante, mais aussi des gens moins connus, des survivantes, un enseignant, un vice-recteur, on espère enfin mettre des mots sur ce drame. On souhaite ouvrir un dialogue pour comprendre d’où l’on vient, et où l’on s’en va, socialement parlant, en matière de violence faite aux femmes, mais aussi de violence tout court. Et à ce jour, d’après leurs recherches, le portrait n’est pas très réjouissant.

« Il y a une femme par mois qui meurt de façon violente au Québec… sérieux. »

— Marie-Joanne Boucher

Si la comédienne et autrice parle ici d’un « deuil » à faire, pour avancer enfin, Jean-Marc Dalphond préfère suggérer une nécessaire « franche conversation », et pas seulement pendant les commémorations. « Il est temps qu’on se parle de cet événement-là, pour étudier le nœud du problème, puis collectivement être capable d’étudier des solutions possibles, dit-il. On a balayé sous le tapis cette réalité pendant tant d’années. On n’en parlait pas. » La preuve : « Moi, dans ma famille, on n’en parle jamais ! »

Des solutions ? Oui, répondent aussi en chœur les deux auteurs, qui promettent un spectacle à la fois dérangeant, forcément, mais aussi « lumineux ». « C’est à ça que ça sert, le théâtre, conclut Marie-Joanne Boucher. On est assis plus ou moins deux heures, dans une salle noire, on est tous là, sans téléphone cellulaire, à proposer des pistes de réflexion ensemble, dans la création ensemble. On est rendus là… »

Projet Polytechnique, avec Marie-Joanne Boucher et Jean-Marc Dalphond aux textes et à l’interprétation, conseillés par Annabel Soutar et Alex Ivanovici, est présenté à la Licorne le 11 février. En supplémentaire le 12.

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