Banque de lait maternel

Grands dons pour petits bébés

Quatre ans après le lancement de la Banque publique de lait maternel, Héma-Québec estime qu’enfin, elle est tout près d’atteindre son objectif de 4000 L par an. Pour y arriver, il lui faut toutefois recruter 700 nouvelles donneuses chaque année. La Presse a eu un rare accès au laboratoire où l’on traite ce lait destiné à des bébés venus au monde beaucoup trop tôt.

UN DOSSIER D'ISABELLE AUDET

Donner et recevoir 

Bon an, mal an, environ 700 mères offrent une partie du lait qu’elles produisent à la banque pour grands prématurés d’Héma-Québec. Un geste lourd de signification pour celles qui donnent… et pour les familles des petits receveurs. Voici le récit de mères aux extrémités du processus.

Donner à ceux qui restent

La petite Bérénice est née en pleine santé le 9 juillet 2017. Environ une semaine après sa naissance, son état inquiète toutefois ses parents. À l’hôpital, on lui diagnostique une jaunisse suffisamment sévère pour qu’elle soit placée sans délai dans un incubateur.

« Ce n’était pas si grave, mais j’ai fait mon entrée dans l’univers de la néonatalogie. Ça m’a vraiment secouée, confie la mère de Bérénice, Caroline Dawson. Je venais de donner naissance à mon enfant et j’étais très émotive. De la voir toute petite, affaiblie, démunie… La seule chose que je pouvais faire, c’était de lui donner mon lait toutes les trois heures. »

Pendant l’hospitalisation de sa fille, Caroline a reçu la visite de son frère et d’une amie. Pour la soutenir, ils lui ont apporté à manger. « Eux aussi, tout ce qu’ils pouvaient faire, c’est me donner à manger, fait-elle remarquer. J’ai réalisé combien ce geste était important. C’est un peu quétaine, mais c’est vrai que c’est la base. »

Bérénice s’est remise rapidement, mais Caroline a été marquée par son passage à l’hôpital.

« Quand je suis repartie avec ma fille, j’ai balayé la pièce du regard, et en voyant les autres mamans, ça m’a brisé le cœur. La plupart des bébés qui étaient là l’avaient pas mal moins facile que ma fille. Une jaunisse, comparée aux grands prématurés, ce n’est rien ! »

— Caroline Dawson

La mère de deux enfants s’est mise à réfléchir : comment venir en aide aux familles qui, elles, devaient rester à l’hôpital ? La réponse est venue d’elle-même, quelques jours plus tard, lorsqu’elle a vu une publicité d’Héma-Québec, à la recherche de donneuses pour sa banque publique de lait maternel. Une amie venait de lui donner un tire-lait, sa fille était en santé, l’allaitement se déroulait bien… « Tout était en place pour que je donne mon lait », affirme Caroline.

Après des vérifications d’Héma-Québec sur son état de santé et en prenant soin de suivre toutes les règles d’hygiène encadrant ses dons, elle s’est ajoutée à près de 700 donneuses de lait maternel au Québec. Si elle le souhaite, elle pourra participer au programme jusqu’au premier anniversaire de Bérénice. La composition du lait des mères de bébés de plus d’un an est moins appropriée aux besoins des bébés prématurés.

« Toutes les conditions sont là pour que j’aide ces bébés, résume Caroline. Quand je suis partie de l’hôpital, je me sentais presque mal d’avoir deux enfants en santé. J’ai eu un petit coup d’œil de ce qu’est la néonatalogie, et je me suis sentie démunie face à ce que vivaient les parents qui restaient là. Je peux les aider, alors pourquoi je ne le ferais pas ? »

Après le choc, la reconnaissance

William devait naître tout juste avant l’été. Sa mère, Sounithtra Vongsaphay, éprouvait des problèmes avec sa glande thyroïde, mais rien n’indiquait qu’elle allait accoucher prématurément. Néanmoins, le garçon est né après seulement 28 semaines de gestation, le 8 mars 2017.

« C’était une grosse surprise ! La chambre du bébé n’était pas prête, et je n’avais même pas lu mes livres sur la maternité », raconte Sounithtra. La jeune mère souhaite alors allaiter son bébé. Le lait maternel réduit notamment les risques pour son fils de développer une entérocolite nécrosante, une maladie intestinale qui touche 6 % des bébés prématurés.

Par contre, malgré tous ses efforts, Sounithtra ne parvient à tirer que quelques millilitres de lait. « Mon mari allait à toute vitesse donner ces quelques gouttes quand j’arrivais à les tirer », raconte la jeune mère. Les infirmières en néonatalogie lui proposent alors de donner à William du lait maternel issu de la banque d’Héma-Québec.

« Je n’avais jamais entendu parler des dons de lait maternel avant d’accoucher. Pour être honnête, sur le coup, quand l’infirmière nous a fait cette proposition, mon mari et moi étions sceptiques », raconte la jeune mère.

« Le lait d’autres personnes ? On n’était pas sûrs. Quand on nous a expliqué les bienfaits du lait maternel, on s’est dit : “O.K., on a une chance de donner ce lait à William, il faut accepter.” C’est la meilleure décision que l’on pouvait prendre. »

— Sounithtra Vongsaphay

Le poupon a profité des dons de lait maternel les premiers jours de sa vie. Après une semaine, Sounithtra a été en mesure de prendre le relais. Et à 14 mois, William « se développe bien » aujourd’hui. « De pouvoir lui donner du lait maternel quand je ne pouvais pas le faire, ça a fait toute une différence. Ça m’a enlevé un gros poids. Ça m’a permis de rester positive à travers tout cela. »

Qui peut donner ?

Voici les critères d’admissibilité pour les donneuses de la banque de lait d’Héma-Québec :  

– Être en santé.

– Allaiter d’abord son enfant et n’offrir que sa surproduction à la banque.

– Répondre à un questionnaire sur ses habitudes de vie.

– Accepter de se soumettre à des prélèvements sanguins.

– Vivre dans un secteur desservi par la cueillette à domicile ou près d’un point de dépôt.

Le chemin du lait maternel

Au fil des ans, Héma-Québec a perfectionné le traitement des dons afin d’éviter les pertes liées à la contamination du lait. Voici en images le chemin que parcourent ces bouteilles remplies par près de 700 donneuses.

Quand Toyota s’en mêle

Si Héma-Québec souhaite recruter davantage de donneuses pour sa banque, ses équipes de laboratoire doivent être en mesure de traiter tout ce lait. Pour y arriver, l’organisation a fait appel à l’expertise d’une filiale du constructeur Toyota.

« L’idée, c’était de sauver des minutes et des secondes ici et là, à chaque étape. On a travaillé avec le personnel d’Héma-Québec et on a trouvé là où l’on pouvait améliorer les choses », explique Jamie Bonini, vice-président chez Toyota Production System Support Center. Résultat : l’équipe du laboratoire arrive aujourd’hui à traiter deux arrivages de lait par jour plutôt qu’un seul. « Dans le fond, le traitement du lait, c’est une ligne de production, mais avec un produit biologique et des normes très strictes à suivre, résume Laurent Paul Ménard, porte-parole d’Héma-Québec. On s’est dit dès le départ qu’une organisation qui gère des chaînes de montage impressionnantes pouvait certainement nous aider. En analysant chaque geste, c’est ce qu’ils sont arrivés à faire. »

M. Ménard ajoute que, grâce à ces améliorations, l’objectif de 4000 L de lait par an est réalisable dès cette année. Au total, environ 1000 bébés pourraient profiter de ces dons.

— Isabelle Audet, La Presse

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.