Éditorial : Blocages ferroviaires

L’impatience est justifiée, la prudence est de mise

La Terre appelle Ottawa : on ne peut pas espérer régler une crise si on ne tente pas de la gérer. Le gouvernement fédéral semblait hier avoir retrouvé le sens des priorités, mais seulement après avoir fait preuve d’une procrastination déconcertante dans le dossier explosif du projet de gazoduc Coastal GasLink.

Il y a quelque chose qui cloche quand le ministre québécois du Transport est celui qui doit suggérer au gouvernement fédéral de créer un comité de coordination (Ottawa-Québec) pour se pencher sur l’impact d’un litige… qui a pris sa source en Colombie-Britannique et s’est rapidement propagé d’un océan à l’autre.

On a heureusement fini par redresser la barre à Ottawa. On a annoncé que la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, allait être dépêchée en Colombie-Britannique. La promesse d’une rencontre a permis la levée de barricades près de New Hazelton, dans cette province.

Quant au ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, il doit rencontrer aujourd’hui les Mohawks de la réserve de Tyendinaga en Ontario. Il y a de l’espoir.

D’autant plus que l’approche désormais préconisée est la bonne.

Le ministre des Transports, Marc Garneau, a raison de vouloir privilégier le « dialogue », comme il l’a dit hier. Méfions-nous des appels à privilégier la méthode forte, car il y en a, ces jours-ci, à Ottawa.

L’impatience est compréhensible, mais la prudence est de mise.

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Le blocage des voies ferrées est à la fois sérieux, illégal et intolérable. Mais il faut à tout prix éviter que la situation s’envenime (le souvenir de la crise d’Oka est toujours présent à la mémoire, même si cela fera bientôt 30 ans).

En cas « d’intervention forcée », il est « très possible que ça puisse dégénérer », a d’ailleurs déclaré publiquement hier le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Ghislain Picard. Une mise en garde qu’on ne devrait pas prendre à la légère.

D’ailleurs, il est fondamental de convenir qu’il ne s’agit pas uniquement d’un enjeu de sécurité publique.

C’est aussi un problème complexe lié à la reconnaissance des droits des Autochtones et à des enjeux de gouvernance.

Récapitulons : on rapporte que pour la construction de son gazoduc, Coastal GasLink a obtenu l’accord de pas moins de 20 conseils de bande, dont cinq représentent la nation wet’suwet’en. Mais les chefs héréditaires de cette communauté, eux, disent ne pas avoir donné leur feu vert au projet.

C’est par solidarité avec ces chefs que d’autres Autochtones, d’un bout à l’autre du Canada, ont décidé de bloquer des voies ferrées.

« Aucun projet affectant le territoire et les ressources ne devrait pouvoir être autorisé ou construit sur le territoire d’une Première Nation tant que celle-ci n’a pas exprimé son consentement et n’ait été dûment consultée ou accommodée », a ainsi affirmé l’APNQL, dans la foulée de l’intervention de la GRC en Colombie-Britannique.

Car ne l’oublions pas : ce sont des arrestations qui sont à la source des blocages actuels. Faire la même chose ailleurs au Canada en espérant des résultats différents, ce serait faire preuve de naïveté ou de maladresse.

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Ce sont donc les chefs héréditaires qui mettent des bâtons dans les roues du projet. Les choses seraient simples si leurs revendications étaient farfelues, mais ce n’est pas le cas.

Les conseils de bande ont été créés par la Loi sur les Indiens. Selon cette législation, ils exercent leur autorité à l’intérieur des réserves.

Les chefs héréditaires n’ont donc pas nécessairement tort de réclamer et de vouloir exercer des droits sur le territoire à l’extérieur des réserves.

C’est du moins l’avis du titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la diversité juridique et les peuples autochtones de l’Université d’Ottawa, Ghislain Otis. Ils n’ont pas tort, mais… ils n’ont pas nécessairement raison !

Explications : la notion de « peuples autochtones » est reconnue par l’article 35 de la Constitution canadienne, mais elle n’est pas définie. Ce qui signifie que cet article ne renvoie pas nécessairement aux conseils de bande ni non plus aux chefs héréditaires. Les Autochtones « ont le droit de choisir l’entité qui va les représenter », nous a expliqué l’expert. Le conseil de bande OU les chefs héréditaires.

Selon lui, « rien ne les empêche de désigner le conseil de bande s’il y a un consensus clair au sein de la communauté pour cette option, ce qui relève de l’autodétermination ». Ils choisiraient, par conséquent, l’univers juridique qui est fondé sur « la conception occidentale du droit et de la gouvernance ».

Mais du côté des Wet’suwet’en, visiblement, on n’arrive pas encore à trancher.

La crise actuelle est intenable. Elle ne peut pas durer indéfiniment, c’est un fait. Mais les risques de dérapage, jumelés au fait que la reconnaissance des droits des Autochtones est au cœur d’un fragile processus de réconciliation, nécessitent une grande circonspection.

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