Chronique

Des racines aux Quatre-Vents

CAP-À-L’AIGLE — Même pressé, même en roulant vers les baleines de Tadoussac, le touriste ne peut pas manquer de voir les bâtiments de ferme à l’entrée de Cap-à-l’Aigle.

On dirait une très ancienne ferme normande, mais repeinte de frais et entretenue scrupuleusement.

Ce qu’il ne soupçonne pas, c’est ce qu’il y a derrière, et que visiteront conjointes et dignitaires pendant ce G7. Un jardin tout à fait exceptionnel, l’œuvre extravagante d’un homme, Francis Cabot. Le jardin est ouvert au public quatre jours par année, sur réservation en décembre. Je l’ai visité l’an dernier, moi qui n’ai ni le pouce ni aucun autre doigt vert, et je n’en suis toujours pas revenu. Un joli film, The Garderner, présente cette œuvre botanique hallucinante.

« L’histoire de notre famille dans la région remonte à 1842 », me dit Colin Cabot, fils aîné de « Frank » et Anne Perkins, joint hier au téléphone au New Hampshire.

Un de ses ancêtres, de la famille Bonner de Québec, avait été envoyé l’été à La Malbaie pour fuir une épidémie de choléra. Il s’y est plu. A acquis des terres et la seigneurie, après avoir raté l’achat de l’île d’Anticosti. C’est un lieu de villégiature et un terrain de chasse à l’orignal et de pêche au saumon, jusqu’à ce que l’installation d’un moulin exile le poisson de la rivière Malbaie. Une branche de la famille part aux États-Unis et s’installe à New York, où est né Francis Cabot en 1925. Après avoir fait la guerre du Pacifique, il est diplômé de Harvard et fait carrière dans la finance.

« La firme de conseillers financiers pour laquelle il travaillait lui a dit qu’il ferait mieux de lui confier ses affaires et de se consacrer au jardinage, me dit en riant son vieil ami Jean Des Gagniers, historien de l’art. Ce n’était pas un homme d’affaires. C’était un homme de culture. Il est devenu un grand architecte de jardins et un grand botaniste. »

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Marié à une héritière de J.P. Morgan et de la pharmaceutique Merck, il a le loisir de devenir jardinier à temps plein dans la cinquantaine.

« Ma grand-mère avait commencé un jardin et quand elle est morte, en 1965, il a pris la relève, dit Colin Cabot. Mais dans les années 90, il a vu que le paysage était en danger en raison des projets de développement et s’en est inquiété. Il a acquis des fermes et des bâtiments. Il a créé Héritage Charlevoix, voué à la préservation du patrimoine régional. »

Il a recréé le jardin de la Ferme des Quatre-Vents, célébré dans le monde. Il a aussi acquis le moulin de la Rémy, construit au XIXe siècle par le Séminaire de Québec. « Il l’a fait reconstruire au complet, à grands frais, et c’est ce que la fondation a fait de plus important, à mon avis », dit M. Des Gagniers. Les vieilles meules sont envoyées en France pour être remises en état par des artisans. Et Colin entend s’en servir pour démarrer une vaste entreprise agricole de céréales biologiques, sur les nombreuses parcelles que possède la famille dans la région.

« Mon père a voulu préserver les fermes et il était tombé en amour avec des fermiers – il a ainsi acheté la ferme de Rosanna, du Temps d’une paix », dit Colin, qui poursuit la carrière de philanthrope de ses parents – notamment dans la musique. 

« Moi, je ne veux pas me contenter de préserver, je veux que de jeunes fermiers viennent s’y installer. Je veux qu’il y ait des enfants dans les fermes. »

— Colin Cabot

« Charlevoix est un lieu unique, avec le fleuve, les montagnes, la forêt boréale et cette formation géologique sans pareille dans le monde. C’est imprégné profondément en chacun des membres de notre famille. Mes parents n’étaient pas des amateurs de golf ou de tennis. Pour eux, c’était… le jardin. »

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Frank est mort en 2011, à 86 ans, et a eu droit à un article dans le New York Times. Il a dessiné des jardins dans le monde entier. Son plus beau est ici, à l’abri des regards, ouvert avec parcimonie. Un jardin multiple, en fait, où travaillent 50 personnes en permanence. Jardin japonais… puis jardin chinois, qu’on découvre comme derrière un rideau… puis jardin à la française, avec ses lignes droites et ses bassins d’eau rectangulaires…

« Tout est calculé, inséré et intégré au paysage, à flanc de colline, devant le fleuve, derrière les montagnes… Il y a un côté enchanteur. Il disait toujours : “Le site te dit quoi faire, mais il faut l’écouter…”

— Jean Des Gagniers

« Nous avons fait de longues marches souvent, parfois pour aller à la recherche d’une orchidée sauvage. »

Frank et Anne, qui vient toujours aux Quatre-Vents, étaient aussi francophiles et amoureux fous de la région, même si leur résidence était à New York. « Ils ne sont pas intégrés, ils sont enracinés profondément », opine M. Des Gagniers.

« Son ambition, c’était de présenter, d’embellir et de partager les beautés du paysage et du patrimoine de Charlevoix », dit un autre de ses amis, Jean-Pierre Audet, rencontré hier à Saint-Irénée, où la famille Cabot a « sauvé » quelques maisons patrimoniales.

« Je me souviens d’un voyage en Gaspésie avec lui, où nous nous étions arrêtés à Pabos. Il savait qu’à gauche de la voie ferrée, il y avait quelques sabots de la vierge jaunes. Il en a cueilli un minutieusement et est allé se présenter comme jardinier aux gens qui habitaient non loin, qui se demandaient ce qu’il faisait… »

Ce qu’il faisait, c’était justement ça, cueillir la beauté sauvage et celle du lieu, la réorganiser et la montrer. Une œuvre jamais terminée, pour les plantes comme pour le paysage et les repères architecturaux à sauvegarder.

« Un jardin, c’est toujours pour l’année prochaine », dit M. Des Gagniers.

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