À quoi servent les dons à la SPA canada ?

Un organisme de défense des animaux qui a récolté plus de 1 million de dollars en dons depuis cinq ans est sévèrement critiqué par d’ex-employés. Mission floue, campagnes de financement discutables, gouvernance peu transparente : les méthodes de la SPA Canada (à ne pas confondre avec la SPCA) suscitent aussi la critique d’OBNL concurrents.

Une enquête de Tristan Péloquin

1,3 million en dons, mais pas de refuge

L’organisme se targue d’être « la plus grande organisation pour le droit des animaux au Canada ». Ses représentants ont récolté depuis cinq ans près de 1,3 million en argent comptant en sillonnant les rues de Montréal vêtus de gilets rouges. Et pourtant, la Société de protection des animaux (SPA) Canada n’a pas de refuge, n’est pas enregistré comme organisme de bienfaisance et n’a pas de rapport annuel pour témoigner de ses activités. Et six de ses anciens employés, dont son ex-porte-parole, ont dénoncé à La Presse les pratiques de cet organisme à but non lucratif (OBNL).

« À part faire de la sensibilisation dans les rues, l’argent ne sert pas à financer des projets concrets », dit Katherine Mac Donald, qui y a travaillé de 2012 à 2017, et qui est actuellement en litige contre l’organisme devant la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). « [Les propriétaires] ont créé leur organisme pour que ça devienne leur job », affirme l’ancienne porte-parole.

« J’ai travaillé avec eux pendant six mois sur le terrain. Grâce à eux, j’ai pris de l’expérience, mais je suis parti après quelques mois parce que je trouvais que l’argent que nous collections ne servait pas à la cause. C’est vraiment juste pour financer l’administration et pour [le propriétaire] et sa conjointe », affirme pour sa part Jonathan Reinglas, qui travaille aujourd’hui pour l’organisme écologiste Équiterre.

« Il n’y a rien. C’est du vide, du néant », lance Charles Chabod, un ancien « agent de sensibilisation », qui pouvait « facilement ramasser 200 ou 300 $ par jour », en sollicitant les gens dans la rue. La moitié de ce qu’il recueillait lui revenait en commission. M. Chabod est aussi en litige contre l’organisme à la CNESST.

« On nous demandait de donner un dépliant à tous les passants, sans le moindre numéro de téléphone ni adresse. À part des slogans vagues et une adresse de site web, il n’y avait pas de véritable campagne. C’était vraiment du gros n’importe quoi. »

— Charles Chabod, ex-employé de la SPA Canada

Dirigé par le militant Gabriel Villeneuve et sa conjointe, Dominique Routhier, la SPA Canada a vigoureusement défendu son bilan lors d’une rencontre dans un cabinet d’avocats. « On a plein de réalisations. On fait plein de choses chaque année », dit-il, donnant pour preuve une cinquantaine de communiqués de presse publiés par son organisme depuis 2011, dont deux depuis le début de 2019 au sujet du nouveau Guide alimentaire canadien et de la fourrière Le Berger Blanc.

La SPA Canada nous a aussi fourni une liste de 13 entrevues médiatiques auxquelles différents porte-parole ont participé depuis 2013, ainsi que 5 mentions de ses communiqués de presse dans les médias. L’organisme revendique aussi « un gain majeur avec la mairesse Plante l’année passée », réalisé dans le cadre d’une campagne qu’il a démarrée en 2011 pour dénoncer les pratiques du refuge Le Berger Blanc.

« Nous, on ne fait pas de lobbying. On fait de la pression populaire et de la mobilisation. On s’organise pour que la population connaisse cet enjeu-là. On demande aux gens s’ils veulent appeler la mairesse ou Le Berger Blanc pour exercer de la pression », insiste M. Villeneuve.

Les documents d’entreprise de l’organisme indiquent qu’il fournit « des abris, de la nourriture, des soins vétérinaires et un endroit où vivre en sécurité » à des animaux de ferme rescapés de fermes d’abattoirs. Or, la SPA Canada n’a pas de tel refuge et a cessé de collaborer avec le Teja Animal Refuge, en Ontario, en 2010. L’organisme déclare aussi « sauver de la mort des animaux » utilisés dans des fermes et des abattoirs « en travaillant en collaboration avec ces industries » pour « trouver des solutions et changer les façons de faire ». Gabriel Villeneuve reconnaît cependant n’avoir eu aucune rencontre avec des représentants de telles entreprises ou des politiciens. « Ce n’est pas notre travail. On n’est pas des lobbyistes », affirme-t-il.

L’avocate Julie Forest, qui représente la SPA Canada, reconnaît que « la gouvernance n’est peut-être pas super transparente », mais affirme qu’une restructuration interne de l’organisme est en cours depuis plus d’un an pour « mettre en place les bons processus, les bonnes mécaniques » de reddition de comptes. « On n’est pas à l’abri de gens qui veulent toujours qu’on fasse plus d’actions radicales, mais on a des ressources limitées, donc on fait avec ce qu’on a », ajoute M. Villeneuve, précisant que son modèle de financement ainsi que ses stratégies de communications avec le public sont aussi en train d’être revus.

La SPCA et Georges Laraque s’en dissocient

Officiellement enregistré à Ottawa sous le nom de Société canadienne pour le bien-être des animaux, l’OBNL n’est pas inscrit au registre québécois des entreprises. Malgré la ressemblance de nom, sa division SPA Canada n’a rien à voir avec la SPCA de Montréal ou un quelconque refuge pour animaux. La SPA Canada occupe des bureaux anonymes dans un complexe de lofts, rue Sainte-Catherine, à Montréal. Aucun logo ou inscription ne figure devant le local. Les employés sont tenus de garder l’endroit secret, affirment trois anciens employés à qui nous avons parlé. « On recevait des chats et des chatons dans des boîtes le matin. C’est la raison », justifie M. Villeneuve.

L’Association québécoise des SPCA et SPA (AQSS), qui représente neuf refuges pour animaux partout dans la province, se dissocie complètement de l’organisme : « Ils ne font pas partie de notre association, ils n’ont pas de refuge. On ne sait pas ce qu’ils font », dit sa porte-parole, Corinne Gonzalez. « Nous [à l’AQSS], nos membres ont accès à un rapport annuel. Les gens n’ont qu’à passer le pas de nos portes, ils vont le voir : on a des animaux, des soins, de la nourriture à payer, des comportementalistes, des inspecteurs, des patrouilleurs, des conseillers en adoption, des vétérinaires, un toit, une adresse. Eux, ils ont une adresse à Ottawa. »

L’ex-hockeyeur et militant végétalien Georges Laraque, dont la SPA Canada utilisait l’image en bandeau de sa page Facebook jusqu’à ce que La Presse le contacte, il y a deux semaines, pour en discuter, a aussi dit n’avoir aucun lien avec l’organisme. « Je vais appeler tout de suite et leur demander d’enlever mon nom, sinon je les poursuis. Ils n’ont pas le droit de le faire sans mon consentement », a affirmé M. Laraque. L’ancien défenseur du Canadien avait participé à un barbecue végane organisé par la SPA Canada en 2014, mais il dit ne pas avoir d’entente pour être son porte-parole. Sa photo a été retirée du site et de la page Facebook de la SPA Canada depuis notre entrevue.

Commissions de 50 %

De 2014 à 2018, la SPA Canada a récolté en moyenne 288 000 $ de dons par année, selon des déclarations fiscales et des informations fournies par l’organisme. Les six personnes à qui nous avons parlé ont indiqué que l’OBNL avait longtemps eu le même modèle de financement : tout en faisant signer une pétition au centre-ville pour abolir les usines à chiots, faire fermer la fourrière Le Berger Blanc ou interdire la production de foie gras, ses agents de sensibilisation sollicitaient de l’argent. Les dons étaient souvent versés en argent comptant. Ces employés disent qu’ils tiraient une commission de 50 % des dons récoltés dans les rues, ce que reconnaît M. Villeneuve.

« Aujourd’hui, je me rends compte que ce n’était pas une vraie pétition, mais plutôt un hameçon pour aborder les gens et leur demander de faire un don. »

— Jonathan Reinglas, ex-employé de la SPA Canada

« Je ne mentais pas aux gens, par contre, je faisais véritablement de la sensibilisation pour le droit des animaux. Je leur expliquais que la SPA Canada avait eu une ou deux campagnes par le passé, notamment au sujet du Berger Blanc, mais c’était une zone très grise. »

Lorsque les donateurs préféraient plutôt s’engager à faire un don mensuel récurrent par carte de crédit, les agents recevaient l’équivalent des trois premiers versements en commission. M. Villeneuve dit ne plus utiliser cette méthode de financement par pétition « pour des raisons stratégiques » depuis avril 2018. L’OBNL préfère maintenant se concentrer sur la sollicitation de dons mensuels récurrents et la vente de t-shirts et d’autres objets à son image pour se financer.

Pétitions non déposées

La SPA Canada soutient que son ancienne méthode de financement a néanmoins permis de déposer des pétitions contenant respectivement 300 000 noms et 600 000 noms au ministère fédéral de l’Agriculture et à la Ville de Montréal ces dernières années. « C’était une des façons de faire de l’éducation et une levée de fonds en même temps », explique M. Villeneuve.

Ni le greffier des pétitions à Ottawa ni l’hôtel de ville de Montréal n’ont cependant de trace des deux pétitions, qui n’ont pas été parrainées par des élus et présentées à la Chambre des communes ou à la Ville. La SPA Canada dit les avoir données « en mains propres » à des élus, « souvent en marge de manifestations ».

M. Villeneuve reconnaît par ailleurs n’avoir jamais produit de rapport annuel faisant état des finances et des activités de son organisme. « C’est une lacune. Ce qu’on a en revanche pour informer les gens, c’est une ligne téléphonique. On reçoit 400 ou 500 appels par année de nos membres, de nos supporters et du grand public pour savoir ce qui se passe », dit-il.

Confusion avec la SPCA

Katherine Mac Donald et trois ex-employés ont affirmé que les donateurs étaient souvent embrouillés, croyant qu’ils avaient affaire à la SPCA de Montréal. « Au Québec, le nom SPA n’est pas protégé », explique Mme Mac Donald. Aucune propriété intellectuelle n’empêche quiconque de l’utiliser. « Ça cause beaucoup de confusion. Les gens donnent parce qu’ils associent à tort le nom avec un refuge », ajoute-t-elle. La SPCA de Montréal l’affirme aussi. 

« Beaucoup de gens, quand ils voient ces gens-là dans la rue, pensent que c’est nous. On reçoit souvent des appels à ce sujet. C’est un mythe qu’on essaie de casser. »

— Anita Kapuscinska, porte-parole de la SPCA de Montréal

En entrevue, M. Villeneuve assure que ses agents sont formés dès le premier jour à « désamorcer » l’impression d’un quelconque lien avec la SPCA. « On ne parle nulle part qu’on est un refuge, dans nos communications », affirme-t-il. Pourtant, le formulaire de recrutement de membres trouvé sur son site web dit que la SPA Canada offre « l’assistance directe aux animaux dans le besoin ». « Ensemble avec l’aide d’experts, de bénévoles, des gouvernements et de votre soutien, nous continuerons d’améliorer la vie de millions d’animaux », affirme le document.

L’ancienne porte-parole Katherine Mac Donald, titulaire d’un diplôme en gestion des organismes philanthropiques, affirme avoir fait de nombreuses tentatives pour changer les choses au sein de la SPA Canada, sans succès. « Ils n’ont pas de conseil d’administration indépendant. C’est eux-mêmes [M. Villeneuve et Mme Routhier] qui siègent au C.A. et qui exercent un pouvoir total », dit-elle. « Tous les consultants et les spécialistes qu’on a amenés pour essayer d’améliorer l’organisme, ils ne les écoutaient pas, ajoute Mme Mac Donald. Ce ne sont pas de mauvaises personnes, mais je veux qu’ils arrêtent. Ce qu’ils font nuit énormément aux autres organismes philanthropiques qui essaient légitimement de récolter des dons. »

L’avocate de la SPA Canada, Me Forest, se dit « d’accord avec une partie » de ce qu’affirme Mme Mac Donald, mais rejette toute allégation de gestion malveillante. « Dans une vie associative, on appelle ça le breaking point, dit-elle. Au début, tu fais un peu la gestion sur le bord du comptoir, et vient un moment où tu as un membership qui demande de la reddition de comptes, et où tu dois commencer à penser en termes de gouvernance et te structurer : mes clients sont là. »

Sollicitation

Pour la fin du « far west »

Un regroupement de six organismes qui récoltent des dons auprès du public vient de créer une table de concertation pour mettre fin au « far west » de la sollicitation à Montréal.

Comment ces organismes veulent-ils assainir les pratiques ?

Équiterre, Greenpeace et quatre firmes de sollicitation privées qui récoltent des dons en faisant du porte-à-porte au nom de différents organismes à but non lucratif (OBNL) québécois ont mis sur pied une table de concertation pour organiser des « rotations » des secteurs de sollicitation. D’autres zones de la ville qui ont été fortement ciblées récemment seront volontairement laissées en « jachère ». « On veut éviter que le même secteur soit visité le lundi par un organisme, le mardi par un autre et ainsi de suite. Ça finit par sursolliciter les gens, et ça ne sert personne », explique Alexandre Turp-Pelletier, propriétaire de Donaction, une firme qui récolte des dons au nom d’Équiterre, d’Oxfam Québec et de Médecins du monde. Le système de partage est encore assez informel, mais il s’agit d’une avancée importante, estime Clara Bonnes, directrice adjointe du membership chez Équiterre, qui a largement piloté le dossier. « Auparavant, c’était vraiment le far west. Maintenant, on partage les informations sur les secteurs qu’on a couverts et ceux qu’on veut faire. La porte est ouverte pour étudier l’adoption d’un code de déontologie commun », dit-elle.

Pourquoi les OBNL ne font-ils plus eux-mêmes la collecte de dons ?

Ces dernières années, plusieurs OBNL bien établis, comme Greenpeace et Équiterre, ont abandonné en partie ou totalement leurs activités de financement à l’interne. Au Québec, quatre organismes privés – Donaction, ONG Conseil, Engagement Public et Projet Élan – se chargent maintenant de leurs campagnes, moyennant des frais plus ou moins importants. « Avoir un bureau interne pour récolter des dons au sein d’un organisme, c’est beaucoup de gestion et ça nécessite des connaissances importantes en ressources humaines. C’est un boulot très difficile, qui éloigne ces organismes de leurs missions premières. C’est pourquoi ils préfèrent de plus en plus faire appel à nous », explique Jean-Patrick Reysset, directeur général par intérim chez Projet Élan.

Combien ces firmes coûtent-elles ?

En compétition les unes contre les autres, ces firmes de sollicitation privées sont plutôt discrètes sur les sommes qu’elles reçoivent pour réaliser les campagnes philanthropiques au nom de leurs clients. Gabriel Villeneuve, de la SPA Canada, affirme qu’elles se gardent une commission représentant 16 mois de dons pour chaque nouveau donateur recruté. « C’est une affirmation trompeuse », rétorque Alexandre Turp-Pelletier, propriétaire de Donaction, une entreprise qui collecte des dons pour Équiterre, Oxfam et Médecins du monde. « Typiquement, il faut compter 10 ou 11 mois pour amortir les frais de recrutement d’un nouveau donateur, explique-t-il. Mais c’est vraiment important que les gens comprennent qu’il y a une période d’amortissement. Généralement, après la première année, l’argent va directement à l’organisme. C’est pourquoi on insiste tant sur l’importance des dons récurrents. »

Les agents de sensibilisation sont-ils payés à la commission ?

La plupart des OBNL et firmes privées de sollicitation à qui nous avons parlé refusent catégoriquement que leurs agents soient payés à la commission. La pratique n’est pas illégale en soi, mais elle est jugée non éthique par l’Association des professionnels en philanthropie, un organisme international qui compte 31  000 membres. « Ça met de la pression sur le donateur et ça peut pousser la personne qui sollicite à ne pas dire toute la vérité pour augmenter sa commission », affirme Lisa Davey, vice-présidente de l’organisme. La récolte de dons en argent comptant, considérée comme peu transparente par des organismes comme Équiterre, est aussi en voie de disparition. La plupart des agents sont maintenant équipés de tablettes programmées pour accepter les dons par carte de crédit. Chez Donaction, les agents de sollicitation reçoivent un salaire de départ d’environ 19 $ l’heure, qui peut grimper jusqu’à 25 $ l’heure en fonction de l’expérience. « Ce n’est pas un travail pour tout le monde. Ça prend un minimum d’idéalisme, dit M. Turp-Pelletier. Il faut qu’ils connectent avec les gens sur le plan émotionnel, mais on met beaucoup d’énergie à leur montrer à éviter de faire appel à l’émotivité excessive des donateurs. »

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