Le carnet de l’architecte

La Biennale de Venise, un lieu inspirant

Une fois par mois, l’architecte Pierre Thibault fait partager ses réflexions sur nos lieux de vie.

Depuis plusieurs années, je vais à la Biennale d’architecture de Venise, présentée en alternance avec la Biennale d’art contemporain. Chaque fois, j’y découvre de nouveaux projets et des architectes qui m’inspirent.

J’aime l’arrivée en Italie. J’aime cette langue qui chante à nos oreilles. J’aime prendre le vaporetto, le bus aquatique, directement de l’aéroport. J’aime une ville sans voiture, une ville sur l’eau. J’aime la grande variété des espaces publics et j’aime me perdre dans le dédale des ruelles. J’aime manger dans les trattorias animées. Seuls les milliers de touristes qui débarquent en groupes pour la journée peuvent déranger un peu. C’est pourquoi j’aime bien y aller pendant la basse saison. On apprend rapidement qu’il y a une route touristique et qu’en dehors de ce parcours, on retrouve la vie vénitienne.

C’est voir les enfants revenir de l’école. C’est voir les gens s’affairer dans les allées du marché aux poissons ou attendre presque religieusement la remise de leur panier biologique. Ce sont les ruelles où l’on prend un verre entre amis devant le petit bar du quartier. C’est s’arrêter sur un pont pour causer. C’est admirer la façade d’une église qui encadre une petite place ou entendre l’écho de ses propres pas dans une rue très étroite. Venise est unique et on ne se lasse pas d’y retourner pour cette combinaison heureuse entre l’art et l’architecture.

Cette année a été un peu spéciale en raison de la montée des eaux, ce qu’on nomme ici l’acqua alta. Il faut se rappeler que, dans les années 60, on a, à la suite d’une montée des eaux historique, délogé des milliers de familles qui habitaient des rez-de-chaussée inondables. Cela a abaissé la population de Venise à environ 60 000 personnes. Se promener la nuit ou à l’aube sur la place Saint-Marc désertée et envahie par l’eau est un spectacle saisissant. On y a installé des sections de quais sur pattes pour permettre de circuler.

Une biennale, deux lieux

La Biennale se tient principalement en deux lieux, soit les Giardini, des jardins publics où l’on retrouve les pavillons nationaux, et l’Arsenal, ancien bâtiment militaire dans lequel les commissaires invités présentent la grande exposition thématique.

Entrer dans les jardins est un moment d’émotion. Les grands arbres majestueux nous accueillent dans l’allée centrale. De part et d’autre, on observe les pavillons nationaux.

Le premier à l’entrée, sur la gauche, est le pavillon de la Suisse. Une architecture sobre en brique surmontée d’une grande verrière. Ce pays a d’ailleurs reçu le Lion d’or 2018 avec une proposition immersive. L’équipe lauréate a entièrement transformé l’intérieur du pavillon. Une succession de différents appartements à des échelles variées offre une déambulation ludique. Tous les visiteurs ont le sourire. Parfois, dans la cuisine d’un de ces appartements, on se prend pour un géant, le comptoir à la hauteur des genoux. Dans un autre appartement, on est lilliputien, car c’est à peine si on peut toucher la poignée de la porte. C’est une proposition qui nous fait réaliser la standardisation de notre habitat.

On a construit une terrasse temporaire sur le pavillon de l’Angleterre qui donne la perspective sur la grande allée bordée d’arbres. On y accède par un escalier extérieur pour y découvrir les Giardini de haut. Le pavillon du Canada, son voisin, a été complètement restauré, pour ne pas dire reconstruit, et une exposition à l’intérieur nous y présente son historique. Le pavillon de la France nous présente une série de friches urbaines et de bâtiments français abandonnés auxquels on a redonné une seconde vie avec des projets communautaires et culturels comme la Belle de Mai, à Marseille.

Il y a aussi l’incontournable pavillon italien qui présentait cette année, entre autres, d’impressionnantes maquettes. Je dois dire que j’ai passé un long moment à contempler celles de Peter Zumthor, architecte suisse. J’avais l’impression de faire un voyage à travers son œuvre. Je n’avais jamais vu des maquettes d’une telle qualité. Plusieurs d’entre elles présentent des concepts qui n’ont pas été réalisés, mais leur ampleur et leur matérialité nous font vivre les espaces d’une façon fabuleuse. C’est une grande leçon pour moi. À l’Atelier Pierre Thibault, notre équipe réalise déjà de nombreuses maquettes, mais nous allons y consacrer encore plus d’énergie de façon à aller plus loin dans la conception de l’ensemble des projets.

Projets d’école

Visiter les Giardini prend facilement une journée complète. Il en va de même pour l’Arsenal, mais l’expérience est tout à fait différente. On parcourt le long bâtiment de briques qui s’étend sur près de 1 km.

Je dois dire que, cette année, je me suis attardé plus particulièrement aux projets d’école. Il y avait une maquette d’environ 5 m présentant une école innovatrice de Tokyo de forme ovale avec une cour intérieure et de très grands arbres.

Cette dernière, que j’ai eu la chance de visiter, a été conçue par l’architecte Tezuka. Tous les meubles étaient reproduits à l’intérieur de cette immense maquette. Cela montrait la polyvalence du mobilier tout de bois avec éloquence. Les propositions sont souvent un questionnement sur nos façons de faire.

Plusieurs petites chapelles contemporaines ont été nouvellement construites dans l’île de San Giorgio Maggiore, située en face du palais des Doges. Celle en bois brûlé du Japonais Terunobu Fujimori était la plus enveloppante. Elle a l’aspect d’un chalet de bois. En y entrant par une porte très étroite, on peut s’y recueillir en s’assoyant sur de longs bancs de bois. La chapelle du Portugais Eduardo Souto de Moura était tout à l’opposé. Entièrement construite d’immenses pierres taillées, elle semble inscrite dans le site depuis longtemps. La proposition des architectes espagnols Flores et Prats est, pour sa part, ludique avec son toit arrondi et ses ouvertures complètement rondes. Encore une fois, se balader entre toutes ces architectures et ces grands arbres procurait une sensation de plénitude. D’une chapelle à l’autre, on s’arrête, on compare, on touche les matériaux, on est sensible à l’émotion que chacune crée.

Pour cette édition de la Biennale, les commissaires Yvonne Farrell et Shelley McNamara ont choisi le thème du Freespace. C’est une invitation à revoir notre façon de penser l’architecture pour inventer de nouvelles solutions qui offriront des lieux pour le bien-être de chaque citoyen de notre fragile planète. C’est le bonheur de découvrir des projets inspirants dans un cadre d’une grande beauté pour nous donner l’énergie de faire mieux encore.

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