Le Québec de la laïcité

« Faut respecter le Québec »

Les consultations publiques sur le projet de loi 21 sur la laïcité de l’État se sont terminées hier à Québec. Le débat a été vif, mais les sondages révèlent que la majorité de la population en appuie les principes, notamment l’interdiction pour les enseignants de porter des signes religieux. Notre chroniqueur est allé prendre le pouls des Québécois.

Sainte-Thècle — Rang Saint-Thomas, à Sainte-Thècle. C’est la seule information qui nous est parvenue. Ma grand-mère est née quelque part ici en 1897. Je roule tranquillement. J’observe les façades des maisons éparses. Peut-être finiront-elles par parler, me donner un indice…

Il y a quelques fermes bien tenues. Les sillons sont tracés de frais dans la terre encore froide. La neige n’a pas disparu à l’orée du bois. Une maison annonce des « médecines douces ». Une autre est abandonnée. Une vieille grange battue par le vent tient de justesse. Ça tient combien de temps, une grange en pruche ?

J’essaie d’imaginer la vie ici il y a 125 ans, quand on comptait 174 cultivateurs dans tout ce village qui tourne autour du lac des Chicots et du lac Croche, une heure au nord de Trois-Rivières.

Peut-être cette maison-ci ? Peut-être qu’il n’y a plus rien. Elle est partie d’ici en 1909, quand son père est mort, pour aller vivre dans un orphelinat à Saint-Tite et ne plus jamais revenir.

Sûrement, elle est venue acheter des bonbons au magasin général des Leblanc ? La vieille bâtisse de 1885 était à l’abandon depuis 20 ans quand un couple dans la vingtaine l’a racheté en 2016. Ils ont conservé les vieux comptoirs en bois arrondi. Ils en ont fait le café Aux cinq sœurs.

Pourquoi les cinq sœurs ?

« Quand le père Leblanc est mort, il a légué le magasin à ses filles, mais à condition qu’elles se marient pas, me dit un vieux client. Bon, là, à savoir si c’est la vraie histoire… Je sais pas, mais c’est ce qui s’est dit. Toujours est-il qu’aucune des cinq s’est mariée. Dans ce temps-là, fallait écouter les parents… »

***

Pendant que Chantal fait mousser du lait dans la cafetière italienne, quelques anciens du village jasent autour d’un café filtre. Un casse-tête collectif est installé sur une table. Et quelques jeunes agents de la Sûreté du Québec profitent de la Semaine de la police pour venir jaser avec les gens des pièges sur internet et de sécurité automobile.

Les retraités viennent le matin, les jeunes remplissent l’endroit l’après-midi.

Je m’assois à la table des anciens. Ils veulent bien me parler, mais « mets pas mon nom dans le journal », dit Jean.

« Pourquoi ?

— Autant c’est gros, Sainte-Thècle [2500 âmes], autant c’est petit. Les gens placotent. T’embarques une fille dans ton char en bas de la côte parce qu’il pleut, rendu en haut de la côte, les gens disent que tu couches avec ! »

OK, on ira avec les prénoms…

« Tu pouvais tout acheter ici : de l’huile à lampe, des vêtements, de la m’lasse dans un baril, des bonbons à une cenne… Y avait même la caisse populaire, au fond, là. Si tu déposais un 10 piastres pis que tu voulais le retirer le lendemain, elle voulait pas !

— Vous êtes pas assez vieux pour avoir connu les lampes à l’huile, quand même…

— L’électricité, c’était au village. Dans les rangs, c’est arrivé seulement en 1943. »

Il avait 8 ans.

Les bidons d’huile ont été remplacés par des contenants de savon liquide bio et de shampoing naturel vendus en vrac, fabriqués à trois minutes d’ici, à la savonnerie Belle à croquer, autre jeune entreprise du village.

Même à 80 ans, ils sont trop jeunes : personne ici n’a connu Blandine Gagnon, la mère de ma mère, mais « c’est sûr qu’elle est venue ici, tout le monde venait ici ».

Leurs pères étaient cultivateurs l’été et montaient dans les chantiers forestiers l’hiver. On a fait flotter des billots de bois dans la Saint-Maurice jusqu’en 1996…

Leurs mères étaient ménagères l’année durant.

***

« Je suis tolérant, mais jusqu’à un certain point, dit Richard.

— Quel point ?

— Dans le civil, tu t’habilles comme tu veux. Moi, je mets une casquette, mais il faut que tu respectes l’uniforme.

— Oui, mais nos sœurs avaient des voiles. Ça dérange quoi ? demande Jean.

— C’était notre religion à nous. C’est les gens qui ont bâti le village. Moi, je suis d’accord pour l’immigration, on n’a pas fait assez d’enfants. Ça en prend. Mais faut respecter le Québec. »

La conversation s’anime. Ils parlent de Réal, qui est allé en Algérie. Apparemment, après neuf heures le soir, c’est pas une bonne idée de cruiser les femmes. Richard ajoute que justement, c’est pour fuir ça que des musulmans ont immigré ici. « Sont comme nous autres. »

« Faut que t’ayes une tolérance, dit Alain. C’est juste une minorité qui fait du grabuge. » 

« La grande, grande majorité, y a pas de problème avec leur religion, à part les extrémistes. En passant, les gens comme La Meute, je suis contre ça au boutte, ç’a pas lieu d’être au Québec. »

— Alain

Chantal est prise à témoin, vu qu’elle a un ami musulman. Elle l’a connu à Trois-Rivières, quand elle travaillait à L’Arche – l’œuvre de Jean Vanier, qui vient de mourir, et qui héberge des handicapés intellectuels. Il y avait un local de prière, on a fini par en retirer les signes religieux. « Quand il vient chez moi, il prie et je ne le sais même pas. Je ne vois pas le problème. »

***

La patronne, Roxane Monfette, a 27 ans. Elle fait des conférences sur le retour des jeunes en région. Avec son conjoint Olivier Myre, elle a décidé de s’inventer son propre emploi « en région », en plus d’en créer dix et d’inventer un milieu de vie enraciné. Je lui demande son avis.

« La religion, ça doit rester personnel, tu n’as pas à l’afficher quand tu es en autorité », me dit la patronne.

Ils ont un bébé de 7 mois. Elle sent un mouvement des jeunes pour retourner vers les villages dévitalisés, elle parle même d’un « bébé boum ». Mais si dans les « banlieues » de Shawinigan on est en train de construire des écoles, les statistiques ici n’indiquent pas vraiment de croissance. L’école primaire accueille autour de 160 élèves, et ça n’a pas bougé depuis cinq ans, me dit-on à la commission scolaire.

Il y a des jeunes qui font de nouvelles affaires, mais il y a la quincaillerie de M. Lafrance qui va fermer, après quatre générations.

« J’ai le droit de prendre ma retraite, et personne ne veut prendre la relève. »

Tout est en solde. J’ai acheté pour pas cher une canne à pêche, du fil « 17 livres test » et de quoi attirer le poisson le plus méfiant.

Il y a encore du matériel, mais ne perdez pas trop de temps.

***

Je m’arrête devant une croix de chemin en fer forgé. Rien ne marque plus les routes du Québec que ces crucifix, encore entretenus, fleuris par des particuliers anonymes.

Elles souhaitent bonne route au voyageur, elles marquent une tragédie ou une faveur obtenue, c’est un espoir ou un souvenir. Elles sont autant de gestes simples et émouvants de la dévotion locale.

En allant vers Saint-Tite, je croise des camions de 2-par-4 et un camion-citerne de lait.

Des fermes de chevaux… On approche de Saint-Tite, pas de doute. Le festival western, qui a vu le jour pour faire la promotion des bottes Boulet, est devenu l’âme du village. Les plaques des noms de rues, le style des enseignes commerciales, tout est plus ou moins western.

Je vais souper chez Ti-Poil, une institution locale. Lori Khuon, 16 ans, me sert. Elle me raconte son étonnement quand, ayant déménagé de Trois-Rivières dans un village voisin (Hérouxville, je ne voulais pas en parler, mais puisque c’est son nom), les amis l’emmenaient à l’école « en calèche ».

« Je veux étudier en sciences infirmières, tout le monde dit que le système de santé va tout croche, alors faut changer ça !

— Oui, mais si tout le monde va là-dedans, après, y aura plus de plombiers », dit son amie Miranda Meunier-Martinez.

Miranda porte une croix. « Je suis la seule pratiquante à l’école [secondaire Paul-le Jeune], à part James. Des fois, mes amies mettent ma croix en dessous de mon chandail, pour pas qu’on la voie. Mais c’est pas méchant. Ça me dérange pas qu’un prof affiche ses croyances. »

Lori est d’accord. Elle parle d’une amie musulmane à Shawinigan, dont les parents acceptent qu’elle ne porte pas le voile « jusqu’à ce qu’elle ait ses règles. Ça fait pas très longtemps… ».

« Une fois, une remplaçante avait une croix et je lui ai demandé si elle était croyante, dit Miranda. Elle m’a dit que non, mais que c’était un souvenir de sa grand-mère. Comment tu sais si c’est religieux ? »

Je suis parti en pensant à ça. Un souvenir de ma grand-mère…

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.