Safia Nolin

Dans la (ville) lumière

Safia Nolin a trouvé son public en France. Marc Cassivi a passé trois jours avec elle, l’accompagnant de concerts en concerts.

PARIS — Au bout de la rue de Steinkerque, au sommet de la butte, trône le dôme du Sacré-Cœur comme une décoration de gâteau de mariage. J’entre au Trianon, célèbre salle parisienne jouxtant l’Élysée Montmartre, par l’entrée des artistes. Aussitôt, je reconnais la fêlure mélancolique de sa voix.

Je découvre Safia Nolin sur scène pendant la balance de son. Elle fixe d’un regard complice, les yeux dans les yeux, l’artiste française Pomme, une guitare à la main. Elles chantent en chœur, harmonieuses, ces phrases que je note aussitôt : « Je serai, même si la vie nous sépare, celle qui te redonnera espoir. On ne laissera rien au hasard, car tu sais que je resterai ta meilleure amie ».

La chanson est de Lorie, pop star d’une autre époque, peu ou prou l’équivalent français de Britney Spears dans les années 90. Pour qui connaît le passif amoureux de Safia Nolin, les paroles de Je serai (ta meilleure amie) ont une résonance particulière. Dans le noir, le plus récent album de Safia, condensé de spleen paru en octobre, a été largement inspiré par sa rupture avec Claire Pommet, alias Pomme, il y a un an.

Seules dans la pénombre, éclairées par la lumière mordorée de ce vieux théâtre du 18e arrondissement de Paris, écrin de velours aux planches qui craquent et aux lustres rococo, leurs voix combinées portent, habitent l’espace, et signent le pacte d’une amitié renouvelée. Celle, voilée comme un murmure, de Safia Nolin. Celle, chaude et cristalline, de Pomme, 22 ans, tête d’affiche de la soirée, qui a invité son amie de quatre ans son aînée à ouvrir le spectacle.

L’artiste québécoise entretient une relation d’amour-haine avec la Ville Lumière depuis qu’elle y a assuré la première partie du spectacle de Lou Doillon, en 2015. Je la rencontre à la mi-janvier et la grisaille hivernale de Paris lui pèse depuis son arrivée, à Noël. « Tout le monde est en dépression ici, dira-t-elle plus tard au public, entre deux chansons mélancoliques. Il y a eu 12 minutes de soleil cette semaine ! »

Malgré sa phobie de l’avion, qu’elle contrôle de mieux en mieux, dit-elle, elle séjourne plusieurs fois par année en France, qui est aussi le titre de l’une des chansons les plus sombres de son album (« Pour retrouver ton corps dans le noir, pour retrouver le soleil dans les draps de la mort »). Les pièces qu’elle interprète au Trianon sont à l’avenant : Encore (« Même si mes jours sont comptés, je perds encore mon temps »), Miroir (« Miroir, miroir, je sais que c’est moi la plus laide »), Lesbian Breakup Song (« I can barely breathe, it’s suffocating me »), Les chemins (« Tant que la mort n’est pas loin »).

Et pourtant, la Safia Nolin que je suis pendant trois jours à Paris n’est pas celle que je croyais découvrir. C’est une fille drôle aux chansons tristes. Elle a beaucoup d’humour et encore plus d’autodérision.

Ses textes ne sont pas joyeux, et elle le sait. Elle en rit de bon cœur. Comme elle a ri du sketch du Bye bye, que son ami Pierre Lapointe lui a fait découvrir (ils étaient à Paris) et dans lequel Véronique Cloutier l’imite, archi-déprimante dans une fête où elle est censée égayer l’ambiance.

En lever de rideau, après que Pomme a demandé aux spectateurs de lui réserver « un accueil célinedionesque », c’est ainsi que Safia Nolin se présente au public du Trianon : « Je vais chanter des chansons déprimantes. C’est tout ce que je suis capable de faire ! Et je suis habillée en noir comme à des funérailles. » Elle porte aussi un béret, dit-elle, « en signe d’amitié avec la France ». Elle ajoutera, avec force ironie, à la fin de sa prestation : « Il ne me reste que deux chansons. La première est triste. La deuxième est encore plus triste… »

Sur scène, devant une salle archi-comble d’environ 1000 personnes, elle est parfaitement détendue. Elle est – faute de trouver meilleure définition – elle-même. Elle ne tente pas de masquer son accent ni ses expressions franglaises de milléniale québécoise. Et le public parisien est sous le charme. Les éclats de rire et les salves d’applaudissements en font foi.

« Me faire dire que mon accent est mignon m’énerve », me confie-t-elle le lendemain.

« Ça me blesse dans ma québécitude, les Québécois qui prennent l’accent français quand ils sont à Paris. J’ai plein d’amis en France. Ils me comprennent. Je ne ferai jamais une entrevue à la radio ou à la télé en parlant avec un accent français. Ça me ferait mal. »

— Safia Nolin

Elle tient à cette québécitude, la porte fièrement, la revendique. Ce que d’autres perçoivent comme de la vulgarité – la panoplie de nos blasphèmes, déclinés en adjectifs, substantifs et verbes – fait partie selon elle de la couleur distinctive de notre langue, à laquelle elle est très attachée.

Tant pis pour les esprits chagrins au Québec qui souhaitent d’elle plus de décorum dans les soirées de gala. Et tant pis pour les Français qui ne la comprennent pas. « Les gens qui ne comprennent pas ont l’oreille fermée. Il faut juste ouvrir son oreille un peu. Faites un effort ! »

Elle n’adapte donc pas le moindrement son vocabulaire lorsqu’elle raconte, avant la pièce Belvédère, une longue anecdote absurde sur une promenade à L’Anse-Saint-Jean qui s’est transformée pour elle en quasi-cauchemar. « Je fais de l’anxiété généralisée », précise-t-elle au public du Trianon, avant d’expliquer comment elle a perdu un chien prénommé Berger qu’une dame lui avait confié et qu’elle a cru mourir de froid, perdue en forêt pendant des heures, peinant à gravir des pentes glacées, alors qu’en réalité, elle ne s’était égarée que 45 minutes en route vers sa destination.

« Tout ça pour un crisse de belvédère ! C’était juste correct en plus. OK, sans plus ! Pis Berger, c’était un chien de merde ! Faque, je vais vous chanter la chanson triste qui parle de mon expérience de mort imminente… » Des rires qui fusent de toutes parts. Safia Nolin, aussi efficace dans sa livraison comique qu’un humoriste aguerri. Une Fred Pellerin – qui l’a invitée à son spectacle parisien – au féminin. Qui l’eût cru ?

Après sa reprise acoustique et ironique de Bring Me To Life d’Evanescence – qu’elle prononce à la française, son seul compromis linguistique – , Safia Nolin clôt son tour de chant avec Lesbian Breakup Song, chanson bilingue déchirante, destinée à son amie Pomme, qu’elle a enregistrée en duo avec elle, dans les studios de Radio-Canada, en décembre (« Quand j’aurai touché d’autres femmes, on pourra peut-être se retrouver… »)

En annonçant qu’on pourra la retrouver dans le hall après le spectacle, elle ajoute pour bonne mesure une dernière dose d’autodérision : « J’ai deux albums de chansons originales. Les chansons vont de déprimantes à très déprimantes. » Elle reviendra sur scène avec Pomme, chanter le succès souvenir de Lorie (qui se trouve dans la salle), accompagnées d’un chœur spontané de spectatrices dans la vingtaine se berçant de nostalgie.

***

Derrière une table où elle a posé des t-shirts et ses albums (15 euros pour Limoilou et Dans le noir, 10 euros pour son album de reprises Vol. 1), Safia Nolin est entourée d’une vingtaine d’admirateurs. C’est elle-même qui tient la caisse. « Il y a sur celui-là une reprise d’une chanson de mon idole Céline Dion », indique-t-elle à une jeune femme qui s’informe du contenu des différents CD.

« C’était tellement drôle son histoire de randonnée », me dit une spectatrice dans la vingtaine, ayant fait le trajet de Strasbourg le jour même afin de voir Safia en spectacle. Elle a acheté ses deux albums pour les faire dédicacer. « On va bouffer la cagnotte de la baby-sitter ! » dit à la blague un couple qui achète aussi tous ses albums. Certains viennent de la découvrir. Il n’y a, sur place, que des Français.

La foule est bigarrée : des adolescentes avec leur mère, des jeunes femmes, des familles. Une femme, la jeune trentaine, manifestement intoxiquée, passe sans gêne devant les autres. Elle parle fort, une bière à la main, et insiste longuement auprès de Safia pour qu’elle lui fasse signer un album par Pomme. Elle est « relou », comme on dit à Paris. « Il y a surtout des femmes qui viennent dans mes shows, m’apprend plus tard Safia. Et peu d’hommes. Comme si ça ne faisait pas masculin d’aimer ma musique ! »

Il est près de minuit. Au bar avec accès VIP, Safia rencontre Lorie, qui n’a pas beaucoup changé depuis 20 ans. Elles parlent de Montréal, où l’artiste française, alors en couple avec Garou, a habité quelque temps (elle a vendu 100 000 albums au Québec). « Je suis gênée », lui dit Safia. Lorie ne semble pas comprendre qu’elle parle de timidité et non pas d’embarras. Petit quiproquo transatlantique.

Plus tard dans la soirée, un rappeur français bien connu, à qui Safia raconte l’anecdote, lui répond sans rire que si « on parlait vraiment le français au Québec », on éviterait ce genre de malentendu. « C’est tellement méprisant. Je déteste quand un Français me corrige. Surtout quand il m’a compris », me lancera-t-elle le lendemain, toujours vexée. On l’aura compris.

C’est la dernière parisienne de Pomme. La semaine précédente, elle donnait en compagnie de Safia Nolin un spectacle en Normandie. Dans deux jours, les deux amies ont rendez-vous dans le Val-d’Oise, à Jouy-le-Moutier, où je me propose de les accompagner.

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