NADIA, BUTTERFLY

Nager pour qui, pourquoi ?

Un film sur la nage olympique doté d’un budget d’à peine 1,6 million de dollars avec un segment de tournage à Tokyo ? Le pari était risqué, d’autant que le réalisateur Pascal Plante a choisi des nageuses et non des actrices pour jouer les personnages principaux. Or, gage de réussite, Nadia, Butterfly a été sélectionné par le Festival de Cannes. Entrevues avec les artisans du film qui prend l’affiche au Québec le 18 septembre.

Katerine Savard a gagné une médaille de bronze aux Jeux olympiques de Rio en 2016 dans l’épreuve du relais… Tout comme le personnage principal du film Nadia, Butterfly qu’elle incarne.

Comme Nadia, Katerine Savard a aussi pensé quitter la natation, car elle en avait marre d’être dans la piscine à 5 h du matin. « J’ai pris une pause en 2018. Je n’étais plus capable. »

Or, Nadia est un personnage… que Katerine Savard ne pensait jamais incarner un jour au cinéma. Surtout avec Ariane Mainville dans le rôle de son amie et de sa partenaire de nage… ce qu’elle est aussi dans la vraie vie.

Réalité ou fiction ce Nadia, Butterfly ?

Bel et bien une fiction écrite et réalisée par Pascal Plante. La preuve : les Jeux olympiques de Tokyo n’ont pas (encore) eu lieu comme dans le film. Reste que la natation est une réalité que le cinéaste connaît bien, car il a longtemps été lui-même un nageur de haut niveau.

Son film porte surtout sur les aléas d’une vie de sacrifices et sur le vide identitaire qui suit la poursuite d’une passion ou d’un talent. « Je voulais gratter en dessous du vernis de l’olympisme, indique-t-il. Exposer le deuil d’une retraite sportive. »

Quand Pascal Plante a pris contact avec Katerine Savard et Ariane Mainville, les deux nageuses ne saisissaient pas l’ampleur de son projet de film. Le réalisateur a d’abord parlé de « consultation » pour ensuite les convier en auditions.

« Nous ne le savions pas ni l’une ni l’autre, car il ne fallait pas le dire. Je ne pense pas qu’il savait que nous étions autant amies. »

— Katerine Savard

Résultat : un grand naturel émane des scènes et des dialogues. Or, Pascal Plante a dirigé les nageuses dans le jeu et non dans l’improvisation.

Peut-on comparer Nadia, Butterfly à Sarah préfère la course de Chloé Robichaud (qui avait aussi été sélection à Cannes, dans la section Un certain regard) ? Peut-être sur papier. Mais le sport est davantage au cœur du film de Pascal Plante et l’intrigue se déroule sur trois jours. Dans Nadia, Butterfly, « le sport est moins une métaphore », dit le cinéaste.

Des tabous et de la pression

Le film brise des tabous du monde du sport : le culte du corps, les excès qui suivent les privations, la solitude des athlètes…

Il y a une scène où le personnage de Nadia contrarie ses camarades quand elle justifie notamment sa retraite sportive hâtive par le fait que les sportifs de haut niveau sont égoïstes. « Les athlètes sont des êtres humains avec leurs paradoxes, souligne Pascal Plante. Nadia est une antihéroïne. »

Nadia subit aussi de la pression de son entraîneur, interprété par Pierre-Yves Cardinal. Ce dernier souligne avec raison à quel point son personnage incarne véritablement ce qu’est un rôle de soutien. Il a peu de répliques, mais une grande posture dans le scénario. « Il a une emprise sur Nadia. »

Pascal Plante a offert le rôle sans audition à Pierre-Yves Cardinal sans savoir qu’il avait déjà enseigné le tennis.

« Je comprends l’idée de pousser des gens à aller plus loin et la pression que peut ressentir un coach. Une défaite de ton athlète, c’est aussi la tienne… »

— Pierre-Yves Cardinal

L’acteur de Trop et de Tom à la ferme a assisté à des entraînements de CAMO (Club aquatique de Montréal, dont font partie Katerine Savard et Ariane Mainville) pour mieux cerner son personnage. « J’aime avoir le concret d’un univers que je ne connais pas, explique-t-il. Surtout sur ce plateau-là, où tout le monde était calé en natation. Je voulais dire et faire la bonne affaire pour être près de la réalité, que ce soit comment je marche sur le bord de la piscine ou comment je tiens le chronomètre. »

Dans une scène, son personnage dit à Nadia à quel point il est déçu qu’elle quitte la natation si jeune, après avoir remporté une médaille olympique. « Ça me touchait de lui dire quelque chose qu’elle peut avoir vécu. »

L’humain derrière l’athlète

Pascal Plante savait dès le départ qu’il allait confier les rôles principaux de son deuxième long métrage à des nageuses et non à des actrices de métier.

Pour la productrice Dominique Dussault (Némésis Films), c’était un risque calculé. « J’ai produit plusieurs courts métrages de Pascal, dont Nonna, qui était avec ma grand-mère ! », rappelle-t-elle.

Pour la portion de quatre jours de tournage à Tokyo (juste avant un typhon destructeur), le réalisateur et elle ont aussi préféré – au lieu d’engager un directeur de lieux de tournage – avoir recours aux services du cinéaste indépendant japonais Daisuke Miyazaki (un habitué de Fantasia et du Festival du nouveau cinéma). « C’est quelqu’un qui est habitué à faire beaucoup avec peu. »

Au bout du compte, le maigre budget a par ailleurs été respecté. Sauf pour la musique, où il y a eu un léger dépassement.

Mais ça valait le coup : Pascal Plante a pu obtenir des chansons de Grouper (Liz Harris), Beach House et même le tube Complicated d’Avril Lavigne, qui accompagne la scène où les deux nageuses font la fête tard dans la nuit… Et qui a été « éprouvante » à tourner pour les deux interprètes.

Dominique Dussault vante le souci d’« authenticité » de Pascal Plante. Ariane Mainville et Katerine Savard, sa façon de les mettre à l’aise et d’avoir été à l’écoute sur le plateau (notamment dans une scène qui montre des rapports sexuels).

Alors, frustrés de ne pas avoir foulé le tapis rouge de Cannes à cause de la pandémie ? Les artisans de Nadia, Butterfly disent que non. Ils auraient pourtant bien le droit de l’être.

Une troisième carrière ?

Katerine Savard et Ariane Mainville ont des parcours inspirants bien au-delà du sport. En plus de sauter dans la piscine matin et soir, Katerine Simard achève son dernier stage pour obtenir son baccalauréat en enseignement dans une école primaire de Parc-Extension, tandis qu’Ariane Mainville travaille comme designer d’intérieur. « On s’entraîne comme si les Jeux olympiques de Tokyo auront lieu l’an prochain, souligne Ariane Mainville. Il faut garder la forme au cas où. » Et avis aux producteurs intéressés : les deux sportives aimeraient bien retourner jouer de la fiction devant la caméra.

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