Kent Monkman

Le drame des pensionnats autochtones

L’artiste cri Kent Monkman fait appel à la puissance expressive de la peinture historique pour nous faire prendre conscience des drames vécus dans le passé par les autochtones canadiens. Avec Le cri, exposé au musée McCord dans le cadre de son exposition Honte et préjugés : une histoire de résilience, il aborde une page sombre de notre histoire. Celle des pensionnats où des dizaines de milliers de jeunes autochtones ont été envoyés de force, de 1883 à 1996, pour être scolarisés, évangélisés et assimilés sans aucune considération pour leur histoire.

Séparation culturelle et linguistique

La Commission de vérité et réconciliation, mise sur pied en 2008 pour élucider ce qui s’est passé dans les pensionnats autochtones et dédommager les survivants pour les torts qu’ils ont subis, a produit un rapport en 2015. « Il contient des témoignages qui évoquent des scènes comme celle que vous voyez là sur le tableau, avec des policiers armés venus dans les réserves autochtones pour y retirer les enfants et les emmener dans un pensionnat, dit Kent Monkman, en entrevue devant sa toile. La conséquence de cette politique a été de les séparer linguistiquement et culturellement de leurs familles. »

Communautés dévastées

« La plupart des Canadiens n’ont jamais entendu parler des pensionnats autochtones, dit Kent Monkman. Pourtant, c’est une réalité terrible qui a dévasté les communautés autochtones. » Sa grand-mère, Elizabeth Monkman, sa grand-tante et son grand-oncle ont été placés dans un de ces pensionnats, la Brandon Indian Residential School, au Manitoba. Avec de l’émotion dans la voix, l’artiste explique qu’avec Le cri, il voulait traduire la violence et l’impact du retrait des enfants de leurs familles. « Bien des autochtones ressentent encore les effets de cette politique aujourd’hui, tout comme ma grand-mère à l’époque, mais aussi ses enfants et ses petits-enfants », dit-il.

Apprendre du passé

Quand les policiers venaient chercher des enfants, certaines familles les cachaient. Des enfants s’enfuyaient dans la forêt, comme on le voit dans le coin droit de la toile. « Ces enfants n’ont pas été acculturés par leur fréquentation des pensionnats et ont pu transmettre les valeurs de leurs familles », dit Kent Monkman. Aujourd’hui, ajoute-t-il, autochtones et non-autochtones doivent aller de l’avant, ensemble, en tenant compte des erreurs, mais aussi des succès du passé. « La colonisation n’est malheureusement pas encore terminée, dit-il. Nous sommes encore et toujours définis par la Loi sur les Indiens et des multinationales exploitent des ressources sur nos terres sans permission. »

Illustrer l’horreur

Pour représenter cette scène, Kent Monkman s’est inspiré du Massacre des innocents. Ce thème biblique illustré par de nombreux peintres (dont Rubens et Nicolas Poussin) évoque la décision du roi de Judée, Hérode le Grand, de faire tuer tous les garçons de moins de 2 ans en espérant que Jésus en fasse partie. Une histoire dont on ne sait plus trop aujourd’hui si elle est exacte. Mais Kent Monkman voulait en emprunter la violence pour illustrer l’horreur de ces enlèvements d’enfants autochtones par la police et les autorités religieuses.

Un « génocide »

Près de l’œuvre ont été placés des objets créés par des enfants d’un pensionnat albertain pour leur directeur. Ainsi que des porte-bébés provenant de nations amérindiennes (Iroquois, Sahaptins, Ojibwé des Plaines et Cris). Accrochés à un mur, ces couffins sont placés à côté de silhouettes de porte-bébés dessinées pour représenter les milliers d’enfants qui ne sont jamais retournés dans leur famille, notamment victimes d’agressions sexuelles et de mauvais traitements. Pour Kent Monkman, ce transfert forcé d’enfants autochtones d’une culture vers une autre, qui a duré plus d’un siècle, était un génocide.

Honte et préjugés : une histoire de résilience, de Kent Monkman, au musée McCord (690, rue Sherbrooke Ouest, Montréal), jusqu’au 5 mai.

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