Opinion Jean-Pierre Aubry

Faut-il vraiment construire un troisième hôpital à Gatineau ?

Dès le lendemain de la prestation de serment de son cabinet, M. Legault informait la population de Gatineau qu’il respecterait sa promesse électorale de doter la ville d’un troisième hôpital. Ce serait un hôpital d’environ 170 lits et sa construction commencerait bientôt.

Ce qui m’a surpris dans cette annonce, ce n’est pas que M. Legault veuille réaliser sa promesse électorale. Il y a à Gatineau un grand besoin d’augmenter l’offre des services hospitaliers déficiente depuis de très nombreuses années. De plus, je ne suis pas surpris du fait que M. Legault désire offrir de meilleurs services aux Québécois, passer le message sur le sérieux de ses promesses électorales et accroître sa crédibilité auprès de la population. C’est un peu comme un joueur de baseball qui veut frapper un circuit à sa première présence au bâton.

Ce qui m’a surpris, c’est la vitesse à laquelle il a confirmé la réalisation de ce projet. Certes, il y a un besoin, comme je le disais, mais est-ce la meilleure solution pour remplir ce besoin ? 

N’aurait-il pas été souhaitable de prendre quelques mois (disons de trois à six) pour s’assurer que cette solution était la meilleure, pour bien évaluer ses coûts et ses bénéfices ainsi que pour l’insérer dans un plan à long terme d’offre de soins dans l’Outaouais ? Cela me semble prudent d’agir ainsi, compte tenu du fait que cet hôpital sera utilisé pendant plusieurs décennies.

Dans un texte publié en juillet dernier, où je discutais des dangers des promesses électorales1, je faisais la proposition suivante : 

Après la prise du pouvoir, la décision du gouvernement de réaliser certaines promesses électorales devrait également être accompagnée de la publication d’une analyse coûts-bénéfices. Les plans budgétaires du gouvernement devraient également présenter leur impact financier.

L’importance de planifier

Voici quelques questions qui devraient être discutées dans la planification à long terme des soins de santé de la région de Gatineau.

Quelle proportion des soins reçus à Ottawa par les Gatinois veut-on rapatrier à plus long terme à Gatineau ? Pour désengorger le système hospitalier, quelle sera l’offre de services en CHLSD ? Quels sont les plans d’investissement et d’offre de services pour les soins offerts à domicile et en première ligne (principalement dans des cliniques) ? Compte tenu de l’évolution attendue de la demande de soins (incluant le niveau désiré de rapatriement des soins), est-il préférable de construire un nouvel hôpital ou d’agrandir un des deux hôpitaux actuels, ou les deux ?

Y a-t-il des économies d’échelle et des gains d’efficacité à réaliser en augmentant la taille plutôt que le nombre d’hôpitaux ?

Comment allons-nous répartir entre les hôpitaux divers équipements de pointe très dispendieux ? Mes préoccupations sont proches de celles exprimées par Daniel Letouze, économiste de la santé, dans une lettre publiée dans Le Droit le 7 septembre dernier [reproduite à la suite du texte].

Dans une période qui sera marquée par la rareté de la main-d’œuvre, il est encore plus impératif de réaliser de tels gains. Dans un de ses premiers messages à la population, la nouvelle ministre de la Santé, Danielle McCann, a mentionné très clairement le besoin de réaliser des gains d’efficacité sans faire de coupes dans les services aux patients, un message tout à fait cohérent avec l’objectif de M. Legault et de son parti d’accroître l’efficacité du gouvernement du Québec.

Tant mieux si tout ce travail d’analyse et de planification menant à la décision de construire un troisième hôpital à Gatineau a déjà été fait. Si c’est le cas, il serait cependant souhaitable que la ministre de la Santé présente à la population ce plan à long terme. Par contre, si cela n’a pas été fait, il serait très souhaitable de faire ce travail avant de soulever la première pelletée de terre.

La lettre signée dans Le Droit par l’économiste de la santé Daniel Letouze

Un nouvel hôpital ?

En tant qu’économiste de la santé, j’ai été très surpris par l’annonce de la CAQ de vouloir construire à Gatineau un nouvel hôpital de 170 lits. Il y a déjà deux établissements pour desservir la ville et sa région. A-t-on vraiment besoin d’une autre structure ? Sur quelles études des besoins de la population la CAQ se base-t-elle pour faire une telle proposition ? Ne vaudrait-il pas mieux consolider l’offre existante, particulièrement au niveau des plateaux techniques et des spécialités, rechercher une plus grande complémentarité entre les établissements existants, les rénover et les moderniser et, si nécessaire, les agrandir avant de se lancer dans un tel projet ?

Cette approche permettrait de réaliser des économies d’échelle, d’accroître la productivité de l’ensemble du système et d’utiliser les ressources financières, matérielles et humaines si rares le plus efficacement possible. Le vieillissement de la population, l’évolution très rapide des technologies médicales et informatiques, le manque de personnel qualifié, les coûts qui ne cessent de croître sont des facteurs qui nécessitent une réflexion approfondie dans le cadre d’une vision d’ensemble d’un système de santé qui doit être intégré et complémentaire. 

L’hospitalocentrisme est chose du passé. L’objectif de ce travail serait d’arriver à un meilleur équilibre entre une offre plus légère et souple de services de proximité qu’il faut renforcer et une nécessaire concentration des équipements de pointe et du personnel qualifié. Ce sujet d’une grande complexité ne peut pas être pris à la légère pour des considérations électoralistes à court terme. 

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