Attentat de Nouvelle-Zélande

Terrorisme en direct

Dans une mise en scène macabre, l’auteur de attentat contre deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, a diffusé une vidéo de ses meurtres qui a largement circulé sur l’internet. Difficiles à supprimer, ces images pourraient inciter des gens à imiter le tueur, craignent des experts. C’est aussi une peur que partagent les communautés musulmanes de Montréal et de Québec, encore durement ébranlées par la tuerie à la Grande Mosquée en janvier 2017. Analyses et réactions d’ici et d’ailleurs. 

Attentat de Nouvelle-Zélande

L’horreur au temps du numérique

Québec — Un tueur de masse qui diffuse en direct son crime sur les réseaux sociaux, une vidéo du carnage impossible à supprimer de l’internet et des experts qui craignent que les images ne créent des imitateurs aux quatre coins du monde.

C’est le scénario catastrophique qui s’est produit hier à Christchurch, en Nouvelle-Zélande. L’auteur de l’attentat, dans une mise en scène macabre, a diffusé une vidéo de ses meurtres qui a largement circulé.

« C’est extrêmement puissant pour des gens fragiles. Il faut se rappeler qu’Alexandre Bissonnette avait consulté des dizaines de fois des vidéos de tueries de la sorte », explique la psychiatre Cécile Rousseau, de l’Université McGill.

Témoin experte au procès d’Alexandre Bissonnette, la Dre Rousseau avait livré un plaidoyer à la Cour supérieure contre la diffusion dans les médias des vidéos de l’attentat à la Grande Mosquée de Québec. Le tribunal avait finalement rendu une ordonnance de non-publication.

À ce jour, les images captées par les caméras de surveillance le 29 janvier 2017 n’ont pas fuité sur l’internet. Mais qu’arrive-t-il quand l’internet se saisit des images avant un tribunal ? À Christchurch, les images des attaques ont été directement diffusées sur Facebook Live.

Dix-sept minutes de terreur

Facebook a expliqué hier avoir interrompu la diffusion dès qu’elle a compris sa nature. Dix-sept minutes s’étaient écoulées. Les images ont entre-temps été partagées sur Twitter et YouTube, ou encore sur des forums comme 4chan ou 8chan, où l’auteur présumé de l’attentat avait annoncé son intention de passer à l’acte.

Retirer une vidéo partagée et téléchargée des milliers de fois est une tâche quasi impossible. Autant tenter de remettre le dentifrice dans son tube.

« Il n’y a aucune excuse au fait que le contenu de cette transmission en direct soit encore en train de circuler sur les réseaux sociaux », a déploré en entrevue à l’AFP Lucinda Creighton, ancienne ministre irlandaise aujourd’hui conseillère au Counter Extremism Project. Mme Creighton fait campagne pour retirer les contenus violents des plateformes internet.

Les grands acteurs du web comme Facebook et Twitter « disent avoir leurs propres technologies, mais nous ne savons pas lesquelles. Il n’y a pas de transparence et ça ne marche manifestement pas », a-t-elle ajouté.

Dans le cas d’Alexandre Bissonnette, le juge François Huot s’était dit inquiet de la possibilité que des imitateurs s’inspirent des images du carnage. Bissonnette lui-même avait regardé des images du massacre de Columbine.

« Les images ont un poids énorme. C’est pour ça qu’au procès d’Alexandre Bissonnette plusieurs personnes s’opposaient à leur diffusion, notamment pour limiter les phénomènes de contagion et d’imitation qui s’ancrent davantage sur les images, car les images sont plus fortes. »

— Cécile Rousseau, psychiatre

Les tueries de masse sont souvent suivies d’un effet de contagion. Selon un rapport récent de l’Institut national de santé publique du Québec, deux études américaines ont montré que lorsqu’un tel évènement survient, la probabilité qu’un crime similaire se produise dans les deux semaines suivantes augmente.

Les tueurs de masse aiment aussi s’imiter. Le tueur de Christchurch s’est inspiré de Dylann Roof, d’Anders Breivik et même de Bissonnette, dont le nom était écrit sur un de ses chargeurs. Bissonnette aussi s’était inspiré du suprémaciste blanc Dylann Roof.

« Ces tueurs, ils veulent en tuer plus que le précédent. C’est comme un record Guinness, croit le survivant de l’attentat de Québec Aymen Derbali. On a un sérieux problème dans le monde. »

M. Derbali a regardé la vidéo de Christchurch hier. « C’était cruel. C’était comme un jeu vidéo. Il a mis de la musique et il est entré deux fois dans la mosquée. Je suis triste, une tristesse profonde. »

La responsabilité des médias

La Dre Rousseau rappelle que les médias ont une responsabilité après des tueries de masse. Certains médias européens refusent de publier la photo des tueurs ou même leur nom, dit-elle.

« En Italie, un grand journal télévisé a passé des extraits de la tuerie de Christchurch. Je pense que c’est très important de ne pas le faire, note Cécile Rousseau. Pas par censure, mais par éthique, comme les médias ont choisi de le faire dans les cas de suicide, en refusant de les publiciser. »

La vidéo de L’attentat

La Presse a choisi de ne diffuser sur aucune de ses plateformes les images de la vidéo des attaques meurtrières de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Le contenu de cette vidéo est extrêmement perturbant et n’est en aucun cas d’intérêt public.

Attentat De Nouvelle-Zélande

« C’est une catastrophe »

Les musulmans de Montréal et de Québec sont ébranlés par la tragédie de Christchurch

Montréal et Québec — Les musulmans de Montréal étaient sous le choc, hier, après le carnage commis contre les fidèles qui priaient dans une mosquée en Nouvelle-Zélande, où 49 personnes ont été assassinées par un extrémiste blanc.

« C’est une catastrophe, il n’y a pas d’autres mots », a lâché Ali Manwar, 24 ans, rencontré devant la mosquée Assuna-Annabawiyah, l’une des plus achalandées de la province, près du boulevard Jean-Talon, dans l’arrondissement de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension.

Originaire du Maroc, M. Manwar rappelle que tous les humains « sont des frères et des sœurs » et qu’il ne sert à rien de s’en prendre à des innocents. Comme des dizaines de personnes croisées hier, il avait la mine basse et était ébranlé par la violence vécue en Nouvelle-Zélande.

« Les gens qui vont à la mosquée, ce sont des médecins, des professeurs, ce sont des gens de tous les jours, qui travaillent, qui paient des impôts, élèvent des enfants, dit-il. Je ne comprends pas que des gens puissent ne pas voir ça. »

Rencontré dans la salle de l’administration de la mosquée Assuna-Annabawiyah, Bouazza Mache, porte-parole du Conseil musulman de Montréal, veut plutôt parler du tueur que des victimes.

« Il a commis un acte lâche, il a tiré dans le dos des enfants, des femmes, des vieux qui priaient… C’est lâche, c’est atroce. Je n’ai pas de mots. Ce n’est pas qualifiable. »

— Bouazza Mache, porte-parole du Conseil musulman de Montréal

Des policiers du Service de police de la Ville de Montréal étaient présents devant la mosquée hier, tout comme leurs confrères l’étaient à Québec, Longueuil et Gatineau, un geste que M. Mache apprécie. Du même souffle, il ajoute que ces mesures sont liées à l’actualité, donc temporaires.

« J’ai discuté avec l’administration Plante [hier] matin. Je leur ai demandé s’ils avaient un plan pour protéger les lieux de culte musulmans, et ils n’en ont pas. C’est laissé aux arrondissements. On a 80 % de la population musulmane du Québec à Montréal, et il n’y a pas de plan pour sécuriser les lieux de culte. Le gouvernement provincial n’en a pas lui non plus. Ce n’est pas normal. »

Peur à Québec

Des musulmans ont bravé la peur hier pour aller prier à la Grande Mosquée de Québec, encore sous le choc quelques heures après la tuerie en Nouvelle-Zélande.

Houlfat Mahouchiza, joueuse de basketball qui porte les couleurs du Rouge et Or de l’Université Laval, avoue qu’elle a eu peur avant de se rendre à la prière du midi.

« Honnêtement, oui. Je me suis posé la question ce matin en me levant », a expliqué la jeune femme. 

« Après les évènements d’hier, je me suis demandé : est-ce que je vais vraiment à la mosquée ? »

— Houlfat Mahouchiza, qui fréquente la Grande Mosquée de Québec

Le Service de police de la Ville de Québec a renforcé sa présence autour des mosquées de la capitale. Plusieurs fidèles ont noté les nombreuses similarités entre les deux attentats. D’autant que le principal suspect en Nouvelle-Zélande semble s’être réclamé d’Alexandre Bissonnette.

« J’ai vu la vidéo. Ça m’a rappelé ce qu’on a vécu ici. Il y a beaucoup de similitudes », a dit Aymen Derbali, qui se déplace en fauteuil roulant depuis l’attentat du 29 janvier 2017.

« Le plus difficile, c’est [que le tueur de Christchurch] s’est inspiré de ce qui s’est fait ici. Il avait des idoles, avec leurs noms sur ses armes », a lancé M. Derbali, en référence au chargeur du suspect qui arborait le nom de Bissonnette.

Le survivant s’est montré très critique envers une déclaration de Bissonnette, qui s’est dissocié du carnage dans un communiqué envoyé par ses avocats. « Il se dit très affecté, mais on ne peut pas savoir s’il est sincère ou pas. Je ne pense pas. Je ne crois pas qu’il soit sincère », lance M. Derbali.

Bissonnette « troublé » que son nom soit associé AUx attaques

Le tueur de la Grande Mosquée de Québec, Alexandre Bissonnette, s’est dit « troublé » du fait que son nom a été associé à l’attentat meurtrier survenu en Nouvelle-Zélande. « Alexandre Bissonnette est très affecté par cet évènement et est particulièrement troublé du fait que son nom est associé à cette attaque », ont fait savoir ses avocats, MCharles-Olivier Gosselin et MJean-Claude Gingras, dans un communiqué. « M. Bissonnette ne cherche en aucun temps à être imité ni à servir de modèle à quiconque voudrait perpétrer un acte de violence ou voudrait suivre ses traces », ont-ils ajouté. Les images de la tuerie de Christchurch, qui a fait 49 victimes au sein de la communauté musulmane, ont montré que le tueur avait inscrit plusieurs noms sur son arme, dont celui d’Alexandre Bissonnette.

— Nicolas Bérubé, La Presse

AttentaT De Nouvelle-Zélande

La classe politique condamne la violence et la haine

Les politiciens d’ici et d’ailleurs ont condamné en bloc l’attentat contre deux mosquées en Nouvelle-Zélande. Alors que François Legault, dressant un parallèle entre la tragédie de Christchurch et l’attaque contre la Grande Mosquée de Québec en 2017, a confié se sentir « totalement solidaire de la première ministre Jacinda Ardern », Justin Trudeau a dit « partager le deuil des Néo-Zélandais et des musulmans du monde entier ». Aperçu des déclarations de la classe politique à Québec, à Ottawa et ailleurs dans le monde. 

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