Normand Rajotte

L’arpenteur des forêts

Depuis 1997, le photographe Normand Rajotte sillonne une terre forestière, en contrebas du mont Mégantic, qu’il a achetée avec des membres de sa famille. Il en tire des images de nature qui évoquent son intimité avec les mondes animal, minéral et végétal, mais aussi le défi croissant de la vulnérabilité de notre environnement.

Normand Rajotte parcourt son lot no 126 (environ 100 acres de superficie) une quinzaine de fois par année et dans tous les sens pour se promener et prendre des photos. Il en tire des images d’observation ayant plus un caractère poétique et méditatif que naturaliste ou documentaire. 

Pourtant, c’est par le documentaire qu’il a commencé sa carrière de photographe, notamment en évoquant, à la fin des années 70, le caractère ouvrier de Drummondville, sa ville natale. Mais il a fini par trouver le genre un peu intrusif et a décidé d’opter pour un environnement où il se sentait bien : la forêt qu’il embrasse depuis l’âge de 6 ans. 

À 9 ans, son père lui avait appris à poser des collets. Il a alors commencé à entretenir une véritable passion pour les bois et les bosquets. Il allait dans une petite forêt, après l’école, à la brunante, même s’il était un peu peureux. Il voyait et imaginait toutes sortes de choses, mais a fini par s’habituer aux lieux mystérieux et par aimer cette relation particulière avec le monde de la forêt. Il a conservé ce souvenir et, en 1983, il s’est mis à faire de la photo en forêt. 

« Je n’étais pas influencé par la photo naturaliste, dit-il. L’identification des plantes, je trouvais ça un peu plate. Mon approche est plus spirituelle. Je veux transmettre une émotion, pas une information. Quand j’entre dans une forêt, je sens que tout vibre. » 

Ayant déjà exposé ses photographies en Europe et aux États-Unis, Normand Rajotte passe beaucoup de temps en forêt. Il a fini par se rendre compte qu’elle ne présente jamais le même visage. Pas seulement à cause des saisons. En raison de la lumière, de la température et d’événements qui la modifient, comme lorsque surgit un barrage de castors. « J’ai observé leurs travaux pendant deux ans, dit-il. Ils ont créé un lac. C’était très intéressant. » 

Parcourant son lot 126 de long en large, il ressent toujours de nouvelles émotions sur cette terre qui regorge d’animaux. Lièvres, coyotes, cerfs de Virginie, orignaux, mouffettes, porcs-épics, lynx, ratons laveurs, pékans, beaucoup d’oiseaux et des ours qu’il ne croise jamais, car ils fuient à son approche. Normand Rajotte estime que lorsqu’il séjourne plusieurs nuits dans son shack, il fait alors pleinement partie de l’écosystème de la forêt. 

« Autant que le lièvre, le chevreuil et le coyote, dit-il. Je ne fais pas de photo de paysages. Je suis dans le paysage. Même les animaux, comme les lièvres, ne m’identifient pas comme prédateur. Comme ce lièvre blanc du 23 décembre 2015. J’ai pu m’avancer avec mon appareil et prendre sept ou huit photos, car il ne bougeait pas. » 

Pas de neige un 23 décembre à 450 m d’altitude en Estrie, Normand Rajotte n’avait jamais vu ça. Il dit constater des choses qui s’écartent de la norme depuis quelques années. Est-ce dû aux changements climatiques ? Il ne sait pas, mais avance qu’auparavant, il ne voyait pas autant de coyotes. 

« Même les urubus viennent plus au Canada, dit-il. Par contre, je vois moins de chauves-souris et moins d’hirondelles. » 

Le photographe a installé des caméras de surveillance qui lui permettent de découvrir les secrets que la forêt garde pour elle : un chevreuil attaqué par des coyotes, des arbres jetés à terre par le vent ou un porc-épic attaqué par un pékan. Ces photos vont lui permettre de diffuser prochainement un film d’animation. 

Ces jours-ci, Normand Rajotte ne peut se promener dans sa forêt. C’est la période de la chasse, alors ce sont plutôt ses frères qui en profitent ! Mais dans quelques semaines, il retrouvera la quiétude de ces lieux où, en plus de 20 ans, il n’a jamais rencontré le moindre promeneur. « Le calme total », dit-il. 

Sur les lieux, du photographe Normand Rajotte, à la galerie La Castiglione, jusqu’au 9 novembre

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