Sexualité Derrière la porte

Sexe et dépendance

Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

Cette semaine :  Sophie*, mi-quarantaine

Sophie* a vécu 10 ans avec un homme, le père de ses enfants, accro au sexe. Dix ans où elle s’est sentie ignorée, diminuée, réduite au statut d’objet. Rencontre avec une femme blessée qui s’est néanmoins relevée.

Si c’était à refaire ? « Oh, mon Dieu, je n’aurais même pas voulu qu’il soit sur ma route », répond doucement, mais sans la moindre hésitation, la jolie brune, mi-quarantaine, accro quant à elle au yoga, rencontrée un matin enneigé, dans un petit café de Vaudreuil. « Mais je sais qu’il y a plein d’hommes et de femmes qui vivent ça avec un conjoint. Et je n’ai pas l’impression que c’est tant nommé. » D’où son désir ici de se raconter.

Mais commençons par le commencement. Sophie a découvert la sexualité plutôt jeune, vers 15 ans, avec un amoureux de l’époque. « Je n’étais pas vraiment prête, dit-elle, mais c’était un peu pour montrer que j’étais capable. » Pour l’autre, quoi. Pour son plaisir à lui. Et puis pour faire plaisir. Avec tous les copains qui ont suivi, ça a aussi beaucoup été son mode de vie…

« J’avais peut-être un peu tendance à m’oublier. À plus me concentrer sur le plaisir de l’autre. C’est peut-être à cause de mon éducation… »

— Sophie

Elle réfléchit tout haut : « Pour les femmes, jouir, est-ce vraiment une nécessité ? C’est comme si avoir beaucoup de plaisir, c’était mal vu. Ça faisait dépravé… » C’est du moins comme ça que Sophie a été élevée.

Elle rencontre le futur père de ses enfants au début de la vingtaine. Non, ça n’est pas le coup de foudre. Mais dès le premier soir, « l’alcool aidant », ils couchent ensemble. Et puis ? « Je le trouvais assez dégourdi, il voulait déjà avoir une relation anale, si je me souviens bien… » Or même si elle a toujours été dans le fameux « vouloir faire plaisir », non, elle n’a pas voulu. Et la relation a été « moyenne », se souvient-elle aussi.

Avec le temps, et l’expérience, elle a certes fini par trouver « un certain plaisir » avec lui, mais elle n’a jamais eu de facilité à exprimer ses désirs. On la devine pudique. Et elle confirme : « J’avais tendance à ne pas manifester ce que je voulais. »

De son côté, son conjoint, lui, voulait beaucoup, justement. Pour la petite histoire, il lui a raconté avoir découvert sa sexualité encore plus tôt qu’elle, dès 5 ans, précisément, avec sa demi-sœur. « C’est comme s’il s’en vantait », se souvient-elle. Si ça a teinté sa sexualité ? « Définitivement », croit-elle aussi.

« Quand on faisait l’amour, enchaîne-t-elle, tout doucement toujours, j’avais plus l’impression que c’était une baise. Je voyais qu’il en avait vu d’autres, je me sentais comme un objet. Ç’aurait été n’importe qui d’autre, ça n’aurait pas fait de différence. »

Très vite, elle a des doutes quant à sa fidélité. Des ouï-dire qui finiront tous, et plus encore, par se confirmer. « Mais je suis tombée enceinte rapidement, enchaîne-t-elle. Je me sentais démunie, j’aurais voulu m’en aller, mais mon bébé n’était pas vieux, et je n’avais pas de famille dans la région. » Bref, elle est restée. Même après l’avoir surpris avec une jeune fille dans son camion. Même après avoir retrouvé des numéros de téléphone dans ses poches. Même quand il s’est mis à sortir beaucoup, à rentrer tard et à ne pas donner suite à ses appels. Même quand il a manifesté un intérêt de plus en plus soutenu pour la porno. Et même quand elle a trouvé son profil sur un site de rencontres (« pas un site pour tomber en amour ») où il s’affichait en tant que « bi » et, surtout, « toujours disponible ». Avec un rendez-vous programmé pour un « gang bang » en prime.

« Il raccompagnait des amies qui habitaient à 10 minutes, et il rentrait une heure plus tard », se souvient-elle aussi. Et tout son entourage savait. Mais oui, elle est restée malgré tout.

« Je me disais que si je le laissais, peut-être que je ne serais pas capable de trouver mieux. Que ma vie serait tellement compliquée. Et que je ne serais pas nécessairement plus heureuse. »

— Sophie

Sans transition, elle enchaîne en précisant qu’ensemble, à travers tout cela, ils ont maintenu une vie sexuelle « plus ou moins satisfaisante » à raison d’une relation par semaine. « Mais pour lui, ça n’était clairement pas suffisant. » Il le lui reprochait d’ailleurs. Souvent. Pour « mettre du piquant dans le couple », il lui a aussi proposé d’explorer. Et sans surprise, elle a acquiescé. Sans transition toujours, elle nous fait le récit de leurs trips à trois, expériences de mélangisme, puis d’échangisme. « C’était correct, résume-t-elle. Pas LA découverte. […] Je voulais plus lui faire plaisir. » Certes, elle avait une certaine « curiosité ». Mais sans plus. Et les expériences ne lui ont d’ailleurs pas plu. « Non. Pas tant… »

« Mais j’ai voulu le suivre. Je me disais que peut-être que je n’étais pas assez ouverte, pas willling, ou trop pognée. Je me disais que si je voulais garder mon couple, il fallait que je le suive. »

Jusqu’au jour où elle a découvert qu’il entretenait carrément une relation avec une autre femme, et qu’il a fini par tout avouer. Jusqu’au jour où à son tour, au bout de 10 ans, elle a ressenti du désir pour un autre homme. Et qu’elle l’a à son tour trompé. Une aventure « très agréable », précise-t-elle. « Et ça m’a fait du bien ! Son approche était douce, je me sentais considérée, ça m’a même redonné confiance. Non, je n’étais pas éteinte, il y avait encore quelque chose à faire avec moi… » Jusqu’au jour où monsieur, lui, ne l’a pas digéré. Mais pas du tout. Il l’a traitée de « mère ingrate », de « mère indigne », et tout ce que vous voulez.

Et ç’a été la goutte qui fait déborder le vase. « T’es mal placé pour me faire des reproches », lui a-t-elle dit en le quittant. Pour une fois dans sa vie, elle a choisi de ne pas faire plaisir. Et ç’a été une véritable « sortie de prison », sourit-elle enfin, en soupirant littéralement de soulagement.

Cela fait plus de 10 ans. Mais on la sent encore habitée par son passé. Longtemps, elle s’est d’ailleurs questionnée, à savoir si ça n’était quand même pas elle, le problème. « Mais après moi, il a eu plusieurs blondes, et il les a toutes trompées… » Leur fils l’a même surpris en flagrant délit…

De son côté, Sophie a refait, et bien refait, sa vie. Avec un amoureux, avec qui elle est depuis sept ans maintenant. « Avec lui, c’est tout le contraire, rayonne-t-elle enfin. Il est très respectueux ! » Mieux : elle a même « totalement confiance en lui. Et je suis capable d’aller chercher mon plaisir et de penser à moi… », confirme-t-elle, d’un air entendu.

Quant à son ex, elle est aujourd’hui convaincue qu’il est sexolique. « Et c’est une maladie. Une dépendance. Au même titre que l’alcoolisme », dit-elle. Si des lecteurs se reconnaissent, voici son conseil : « Si un sexolique ne veut pas faire de travail sur lui-même, ça ne donne rien de rester dans cette relation. Parce que ça ne s’arrangera pas tout seul… », conclut-elle, doucement toujours, mais néanmoins fermement. À bon entendeur…

* Nom fictif, pour protéger son anonymat.

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