Entraînement en salle

Suer devant la télé

La décision n’est pas facile. Aller au gym pour s’entraîner ou regarder la finale de ce téléroman qui fait jaser ? Pourquoi ne pas faire les deux ? La salle d’entraînement est tapissée de téléviseurs, il suffit de brancher ses écouteurs. Mais est-ce toujours une bonne idée ?

UN DOSSIER DE MARIE TISON

« Le temps passe plus vite », mais…

Tout en courant sur un tapis roulant, Gaston Béliveau regarde un bulletin d’information sur un des téléviseurs suspendus au plafond du centre d’entraînement Nautilus Plus.

« Ça me permet de prendre les nouvelles de l’heure, indique-t-il après avoir terminé sa séance. En plus, ça m’empêche de penser au fait que je cours pendant 15 à 20 minutes. Ça optimise mon temps. »

Toutefois, sur l’appareil d’à côté, Daniel Dozois ne jette qu’un regard distrait sur les écrans. « Je n’écoute pas la télévision en général, explique-t-il. Quand je m’entraîne, j’écoute plutôt de la musique en MP3. »

La présence d’écrans de télévision dans les centres d’entraînement a bien des avantages. « Les entreprises qui construisent tous les appareils (tapis roulant, vélo, etc.) ne mettraient pas autant d’énergie à insérer des écrans ou connexions internet à leurs appareils si ça n’avait pas un réel intérêt pour la population », note Luc Nadeau, professeur au département d’éducation physique de l’Université Laval.

Le grand avantage, c’est qu’il n’est pas nécessaire de choisir entre l’entraînement et son émission préférée, affirme Eveline Canape, vice-présidente de l’entraînement chez Énergie Cardio. « Il n’y a que 24 heures dans la journée, rappelle-t-elle. Lorsque les gens choisissent l’émission de télévision plutôt que l’entraînement, ce n’est pas ce que souhaite le centre de conditionnement physique, ce n’est pas ce qu’on souhaite au niveau social. »

L’autre avantage, c’est de distraire les gens pendant des exercices répétitifs, notamment lorsqu’on parle d’entraînement cardiovasculaire.

« Comme la tâche à effectuer [course/vélo/marche/etc.] est simple, habituellement continue et de moyenne à longue durée, la stimulation externe amène notre cerveau à focaliser sur autre chose que la tâche, surtout lorsqu’elle demande un certain effort », indique Luc Nadeau. Ou, comme dit Karine Larose, directrice des communications chez Nautilus Plus : « Le temps passe plus vite ! »

Difficile de rester concentré

Toutefois, le fait de regarder la télévision peut devenir problématique lorsque la tâche demande plus de concentration. Lorsqu’on veut faire des intervalles, par exemple, il faut être attentif pour pouvoir augmenter ou diminuer le rythme au bon moment. Ou encore, lorsqu’on fait des exercices de musculation. « Les gens doivent surveiller leur positionnement, leur posture, ils doivent s’assurer de prendre la bonne charge, ils doivent compter les répétitions, indique Mme Larose. Il y a plus d’éléments à prendre en considération que lors des activités d’entraînement cardiovasculaire. »

Eveline Canape indique que même en entraînement cardiovasculaire, le fait de regarder la télévision un peu trop attentivement peut avoir un effet négatif.

« Si tu as comme objectif d’améliorer ta condition physique, tu dois travailler à une certaine intensité. Si tu te concentres plus sur ton émission que sur ton entraînement, tu réduis son efficacité. »

— Eveline Canape, vice-présidente de l’entraînement, Énergie Cardio

Mine de rien, on réduit le rythme. Chose certaine, on ne l’accélère pas. « Si tu n’es pas essoufflé, c’est que tu n’es pas en train de donner la dose qu’il faut pour qu’il y ait un bénéfice au niveau physique », soutient Mme Canape.

Il est toutefois possible de contrer le problème en s’installant sur un appareil qui calcule la fréquence cardiaque et qui donne un avertissement si la personne descend sous l’intensité souhaitée.

En musculation, la tendance est de prendre des pauses beaucoup trop longues entre les répétitions si on regarde, même distraitement, une émission ou une partie de hockey. Évidemment, tout dépend de ce que la personne recherche. « Si tu veux être dans un endroit que tu aimes avec des gens avec qui tu es bien et que tu bouges un peu en regardant le hockey, d’accord, mais tu n’atteindras pas de résultats en fait d’amélioration de la condition physique. »

Or, sans résultats concrets de temps à autre, il est bien difficile de se motiver. « Lorsque tu vois que tu as un bénéfice, c’est ça qui fait que tu réussis à intégrer l’activité physique dans ton mode de vie », affirme Mme Canape.

« Est-ce qu’on peut prendre un break ? »

Michelle Fortier, professeure à l’École des sciences de l’activité physique de l’Université d’Ottawa, voit également des désavantages à l’utilisation de la télévision pendant l’entraînement, mais pour d’autres raisons. « La personne est moins concentrée sur ce qu’elle fait, sur ce qu’elle ressent en faisant de l’activité physique. Elle perd donc une partie de ses bienfaits. » La spécialiste en psychologie de l’activité physique ajoute que les gens sont déjà constamment branchés à un écran quelconque. « Je trouve que l’activité physique nous permet de prendre une pause des écrans, de nous concentrer sur une chose à la fois. Nous faisons tellement du multitâches, est-ce qu’on peut prendre un break ? »

Elle s’interroge également sur le besoin de se distraire ou de se motiver en effectuant des activités monotones. « Est-ce qu’on peut trouver des exercices qui ne soient pas monotones ? se demande-t-elle. C’est sûr que dans un contexte de réhabilitation, de physiothérapie, les exercices sont très ennuyants, on peut se mettre de la musique, on regarde Netflix. Mais si on parle d’activités physiques régulières, pourquoi ne pas aller marcher dehors et regarder le paysage au lieu de regarder un écran ? »

La professeure se questionne aussi sur le fait de regarder la télévision ou écouter de la musique pour mieux faire passer des efforts intenses. « Il y a beaucoup de recherches qui semblent démontrer que la majorité de la population n’aime pas les exercices très intenses, rigoureux. Au lieu de s’entraîner fort et d’être obligés de regarder Netflix, pourquoi ne pas faire un exercice modéré qu’on trouve plus plaisant et qu’on va vouloir répéter ? »

Mme Fortier note que des gens très motivés comme les triathloniens et les marathoniens vont aimer se défoncer. « Ces gens ne sont pas la norme, affirme-t-elle. Ce ne sont pas ces athlètes que je vise. Moi, j’essaie de faire bouger monsieur et madame Tout-le-Monde. »

Les clips encore plus motivants

Jasmin Hutchinson, professeure en science de l’exercice au Springfield College, au Massachusetts, a étudié les effets de la musique et des clips sur l’entraînement sur tapis roulant. La Presse a voulu savoir ce qu’elle avait découvert.

Est-ce qu’il y a beaucoup de recherches sur l’entraînement devant un écran de télévision ?

À ma connaissance, il n’y a qu’une poignée d’études à ce sujet. Et encore, la plupart portent sur les vidéoclips, ou encore, sur les vidéos d’« ambiance » : par exemple, des images d’un parc alors qu’on roule sur un vélo stationnaire. C’est surprenant qu’il n’y ait pas plus d’études alors qu’il y a beaucoup de gens qui écoutent la télévision au centre d’entraînement.

Pourquoi y a-t-il si peu d’études à ce sujet ?

À mon avis, c’est parce que les chercheurs aiment travailler avec des conditions contrôlées. Or, la télévision, c’est très variable, tout dépend de ce qu’on regarde. Même le fait d’écouter simplement les nouvelles peut entraîner des expériences très différentes : il peut y avoir des nouvelles tragiques, comme la récente tuerie dans un collège, ou des nouvelles réconfortantes, comme un chien qui retrouve sa famille. C’est difficile de prédire l’effet de ces contenus sur les gens.

Il y a cependant beaucoup d’études sur le fait de s’entraîner au son de la musique. Que disent ces études ?

Il y a une multitude d’effets bénéfiques. La musique tend à vous faire travailler plus fort. Si c’est un type approprié de musique, ça vous rend heureux et optimiste. Si le rythme est bien synchronisé, vous allez courir (ou pédaler ou ramer) de façon plus efficace parce que votre rythme sera plus uniforme.

Votre étude porte sur l’effet de la musique seule et de la musique avec vidéoclips. Qu’avez-vous découvert ?

Avec les vidéoclips, les effets sont encore plus bénéfiques. Les gens se concentraient moins sur les sensations d’effort et d’inconfort. Ç’a été une surprise. Au début, je me demandais si ça n’allait pas être trop distrayant. Mais évidemment, ça dépend des tâches. Mon étude portait sur des gens qui effectuaient une tâche monotone, soit courir sur un tapis roulant. Il n’y avait pas là de manœuvre complexe à effectuer.

Est-ce que c’est possible d’extrapoler sur les effets du visionnement d’émissions de télévision pendant l’entraînement ?

Pour l’instant, ce n’est qu’anecdotique. Ça va dépendre de ce qu’on regarde. Par exemple, une comédie peut vous rendre de bonne humeur. Ça va également dépendre de l’intensité de l’exercice. Si vous travaillez à haute intensité, serez-vous capable de vous concentrer si vous regardez quelque chose qui a beaucoup de dialogues ? J’aimerais bien voir plus d’études sur les émissions de télévision, parce que je pense que c’est surtout cela que les gens regardent.

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