ÉDITORIAL PAUL JOURNET

FERMETURE DE MAGASINS RONA
La finance n’a pas de pays

Ce n’est pas parce que l’annonce était prévisible qu’elle se digère bien. Le Québec perdra neuf magasins Rona et une soixantaine d’emplois, a annoncé hier le géant américain Lowe’s.

Cela ramène le débat sur la transaction de 2016. Le Québec aurait-il dû bloquer la vente de Rona à Lowe’s ? C’était difficile, car le train était parti depuis longtemps, et il sifflait très fort.

Avant de démontrer la démission de l’État, l’annonce d’hier consacre la victoire de la finance sur la vision entrepreneuriale. Non, la finance n’a pas de pays…

Revenons à 2012. À l’époque, Lowe’s dépose une offre d’achat hostile. La direction de Rona n’en veut pas. C’est pour cette raison que le gouvernement Charest, avec l’appui de l’opposition, la bloque.

Par après, il y a un changement de direction à Rona. Elle ne s’oppose plus à recevoir une nouvelle offre. Au contraire, elle y travaille. Elle se fait plus grosse et belle pour gonfler la mise. C’est dans ce contexte que le quincaillier avale des magasins des enseignes Marcil et Coupal. Auparavant, Rona se limitait à y investir en leur laissant leur indépendance. Elle décide finalement de les rapatrier, ce qui facilite une transaction future avec Lowe’s. Cela vient toutefois avec un risque : perdre la stratégie de ces commerces, plus orientée vers les contractants que les clients ordinaires.

Si le but était d’augmenter la valeur de vente de la chaîne, il fut réussi. Mais le gain aura été de courte durée. Sous le géant Lowe’s, une certaine souplesse s’est perdue. Des détaillants affiliés ont choisi de changer d’enseigne, en allant entre autres à BMR, pour mieux s’adapter à leur clientèle locale. Tandis que pour d’autres qui ont été avalés peu avant la transaction, la greffe n’a pas pris.

À la décharge de Lowe’s, les fermetures ne concernent pas que le Québec. Elles s’inscrivent dans un plan nord-américain.

Aux 9 fermetures au Québec, il faut en ajouter 22 dans le reste du Canada, et 20 aux États-Unis. Et cela reste un faible pourcentage de leurs 2300 magasins. Même au Québec, la perte est modeste – une baisse de 1,6 % de la superficie de ses commerces.

Ajoutons que même si Rona n’avait pas été vendu, cela ne garantit pas que chaque magasin serait resté ouvert. Le quincaillier affrontait une vive concurrence des autres détaillants et du commerce en ligne.

Il reste qu’un fait demeure indéniable : hier, la décision consacrait une vision axée sur le rendement à court terme. Et surtout, elle s’est prise bien loin du Québec. Elle émane du siège social américain, en Caroline du Nord. Lowe’s se soucie avant tout de ses investisseurs. Son message : tout sera fait pour maximiser votre rendement.

Comme si cela ne suffisait pas, l’annonce a d’abord été faite en anglais, à 7 h. Pour la traduction en français, il a fallu attendre deux heures.

Il y a une limite à ce que pouvaient faire les gouvernements à Québec et à Ottawa face à cette logique financière, qui était en marche bien avant le dépôt de l’offre d’achat.

Surtout quand la Caisse de dépôt et placement y trouvait son compte – elle a encaissé un joli profit avec la transaction.

À tout le moins, on aurait souhaité que le fédéral obtienne de meilleures garanties.

Lowe’s s’était seulement engagée à réserver un « rôle important » aux Canadiens dans la haute direction, et à maintenir un « niveau élevé d’emplois ». Ça signifiait quoi ? Difficile à dire. Il y avait beaucoup d’intentions, mais peu de concret.

Comment être déçu aujourd’hui après s’être contenté de si peu ?

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