Élections provinciales Chronique

Une campagne à basse altitude

Le récent sondage Ipsos de La Presse le confirme : pour la génération des milléniaux, la souveraineté est un archaïsme. Et pour cause ! Le projet d’indépendance a été non pas celui de leurs parents, non pas même celui de leurs grands-parents… mais celui de leurs arrière-grands-parents.

Contrairement à ce qu’on croit, la souveraineté n’a pas été d’abord un projet de baby-boomers (la génération née après la guerre), même si ces derniers s’en sont emparés.

Les concepteurs du projet souverainiste – les Barbeau, Chaput, d’Allemagne, Parizeau, Lévesque – étaient nés dans les années 20 et 30. Pierre Bourgault aurait aujourd’hui 84 ans !

Les grandes idées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, ne meurent jamais tout à fait, quitte à se voir réappropriées par une nouvelle génération, dans des versions plus ou moins modifiées.

Ainsi l’on voit avec horreur le nazisme renaître en Allemagne. Malgré l’échec de toutes les sociétés socialistes, de l’URSS à la Chine en passant par le Vénézuela, le marxisme revient à la surface, cette fois sous la forme de l’écologisme radical ou de la démocratie directe façon Nuit debout en France ou Podemos en Espagne.

Théoriquement, donc, rien n’empêcherait la survie de la souveraineté, un projet qui est, celui-là, parfaitement conciliable avec la démocratie libérale. Or, l’idée a décliné au point d’entrer en hibernation sine die.

La preuve ? On est en pleine campagne électorale et personne n’en parle, bien que deux partis sur quatre aient la souveraineté à leur programme !

Seuls 4 % des jeunes considèrent la souveraineté comme un enjeu électoral. À peine 20 % l’appuient. Plus encore, la grande majorité (70 %) s’identifie comme fédéraliste et s’accommode parfaitement du statu quo. Envolé, le rêve du « fédéralisme renouvelé » auquel s’accrochait la vieille classe politique.

C’est sans doute cela, de même que l’ouverture aux minorités, qui explique l’adhésion d’un pourcentage élevé de jeunes au Parti libéral.

Il faut croire que la souveraineté, conceptualisée dans les années 50, à l’époque où les Canadiens français du Québec vivaient dans l’infériorité, ne répond plus aux besoins.

Elle n’est ni condamnable ni condamnée, simplement elle n’est pas nécessaire.

Les idées survivent quand la conjoncture s’y prête. Le néonazisme revit à cause de la crise des migrants. Le marxisme revient parce que de profondes inégalités subsistent dans nos sociétés.

Ce n’est pas le cas de la souveraineté. Mais en fait, cette désaffection n’a rien de nouveau. Les jeunes d’aujourd’hui ne font qu’accentuer une tendance qui avait commencé à se manifester dès avant le référendum de 1980.

La sociologue Claire Durand, en analysant tous les sondages depuis 1976, a démontré que sans la béquille de l’« association » ou du « partenariat » avec le reste du Canada, l’appui à la souveraineté a graduellement décliné.

C’est un phénomène dont les reporters de l’époque (j’en étais) avaient eu l’intuition.

La victoire du PQ, un parti exclusivement « canadien-français », avait à elle seule comblé le besoin de reconnaissance. La loi 101, en 1977, avait apaisé la peur de voir le français disparaître.

En 1980, les journalistes qui avaient couvert la campagne électorale de 1976 trouvaient, en comparaison, le climat de la campagne référendaire bien terne.

L’appui à la souveraineté s’était certes élargi, mais avait perdu en intensité. On notait, déjà à l’époque, que les jeunes semblaient moins intéressés qu’on s’y attendait à l’idée du « pays ».

Au PQ, les considérations stratégiques l’emportaient sur la passion. Il s’agissait en effet de trouver le moyen de faire approuver un projet dont la majorité de la population ne voulait pas ! Lévesque en était le premier conscient, d’où l’invention de la formule ambiguë de la « souveraineté-association ».

Le succès relatif du camp du Oui en 1995 n’a tenu qu’à deux facteurs : l’apparition de Lucien Bouchard, le miraculé de la bactérie mortelle, qui ne promettait qu’une « négociation », et le mirage d’une « union politique » sans rupture aucune.

Doit-on conclure que le PQ, dont la souveraineté est la raison d’être, serait promis à une mort prochaine ? Pas nécessairement. La nouvelle conjoncture que laisse entrevoir la campagne électorale pourrait très bien faire de la place à un parti de centre gauche nationaliste.

Chose certaine, la disparition de la souveraineté comme enjeu politique n’aura pas d’effet marquant sur QS, qui ne s’est associé aux restes d’Option nationale que par opportunisme.

La moitié des membres de QS n’est pas souverainiste, à l’instar d’ailleurs de la moitié de ses électeurs, selon un récent sondage Ipsos… et l’autre moitié subordonne l’accession à la souveraineté à la construction d’une (très hypothétique) société écolo-socialiste.

Au fond, cette campagne terre-à-terre, dénuée de tout projet collectif réaliste, est bien le reflet d’une société qui n’a jamais vraiment voulu bouleverser l’ordre des choses.

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