Traverser les frontières, malgré les barrières

Quand la chercheuse féministe Peggy McIntosh a formulé le concept de privilège, en 1989, elle a utilisé une jolie métaphore de voyage : « C’est comme un sac à dos léger dans lequel se trouveraient des provisions, cartes, passeports, livres de codes, visas, vêtements, outils et chèques en blanc », écrivait-elle.

Ironiquement, il n’y a rien comme le voyage en sac à dos pour comprendre les effets des privilèges sur la mobilité. C’est ce qu’ont remarqué à leur façon la voyageuse « taille plus » Edith Bernier, le globe-trotter en fauteuil roulant Kéven Breton et les nomades The Globe Jumpers. Ces derniers ont amené avec eux Aya, une voyageuse atteinte de trisomie 21, dans un périple de cinq semaines à travers la Mongolie et la Chine.

S’adapter aux voyageurs

« Nous avons abordé la chose comme si Aya n’avait pas de handicap, parce que ça fait partie de notre philosophie, l’idée que tout le monde puisse voyager, peu importe ses capacités », explique Nader Diab, l’un des deux Globe Jumpers. « Mais il y avait aussi beaucoup d’insouciance dans notre démarche. Aujourd’hui, si c’était à refaire, je me poserais d’autres questions ! » ajoute-t-il.

Par exemple, il prendrait peut-être quelques jours de plus avant le voyage pour expliquer à Aya certains détails sur la façon dont la moisissure se crée dans les vêtements mouillés. « Aya peut être têtue, et elle avait l’obsession de toujours remettre son linge dans son sac pour être prête à partir. Nous devions alors tout sortir pour que ses vêtements sèchent », explique Nader.

Même si Aya était habituée au camping et qu’elle vient d’une famille rompue à l’art du voyage, sa situation rendait le périple ardu. « Voyager avec une personne trisomique, c’est un peu comme voyager avec un enfant. Si elle a faim et qu’on ne peut pas manger tout de suite parce qu’on est au milieu du désert de Mongolie, ça se peut qu’elle boude ! » se souvient Nader. Une fois, alors qu’Aya avait été malade, lui et son comparse ont dû marcher une demi-heure pour aller chercher de l’eau pour la nettoyer.

Kéven Breton aussi a fait face à quelques imprévus. Comme celui qui consiste à rentrer tard à son auberge de jeunesse pour réaliser que toutes les places du bas sont prises dans les lits superposés de sa chambre. Pas très pratique pour quelqu’un qui se déplace en fauteuil roulant et pour qui l’ascension d’une échelle de lit chambranlante représente un défi digne des plus gros line-up de l’Everest.

« À l’intérieur des villes que j’ai visitées, l’accessibilité était moins un enjeu, parce que c’était de qualité semblable ou supérieure à Montréal », explique-t-il. « Le plus compliqué, ce sont les trains qui demandent que tu réserves 24 heures d’avance quand tu voyages en fauteuil roulant. Quand tu fais du backpacking, tu voyages spontanément. Ça devient une contrainte majeure. »

Recalculer l’itinéraire

Edith Bernier documente sa réalité de voyageuse extra- large dans son blogue La Backpackeuse taille plus. Le point de départ de sa démarche : une quête de matériel adapté. « Plusieurs entreprises de vêtements sport hésitent à produire des vêtements à notre taille, parce qu’elles ont le préjugé que les gros sont moins actifs », croit-elle. Or, cette fabuleuse serviette ultra-absorbante ne couvre pas complètement Edith.

« Mon allocation bagage est la même que la tienne, mais moi, mes bobettes sont deux fois plus grandes ! » lance-t-elle. Celle qui a commencé à voyager avec son sac sur le dos en 2011 a fini par mettre au point ses propres trucs. Aujourd’hui, elle est fière de pouvoir partir deux semaines pour la Pologne avec seulement un bagage à main.

L’un de ses plus grands défis : désamorcer les situations. « Quand j’arrive dans l’avion, je sais que mon poids peut créer une tension pour mon voisin de siège. Mais dès que tu parles aux gens, ça va. »

Reste qu’il y a des obstacles plus difficiles à contourner que d’autres, comme l’explique Kéven Breton. « Je dois privilégier les places au minimum accessibles. J’aimerais ça, aller aux Îles-de-la-Madeleine, partir en randonnée en Gaspésie, voir la Nouvelle-Zélande et ses paysages... mais je sais qu’en fauteuil roulant, ce ne sont pas full des destinations faciles », reconnaît-il.

« Donc de ce côté-là, ça me limite un peu, oui, ou en tout cas, ça ralentit mes ardeurs... », ajoute-t-il. Au Québec, les auberges sont rarement accessibles. Heureusement, à l’étranger, le réseau Hostelling International a la mission de rendre les auberges de jeunesse accessibles à tous. C’est donc un repère pour Kéven.

Se voir

Même s’il considère que le voyage devrait être pour tous, Nader croit qu’il faut tout de même quelques préalables, comme un intérêt et une aptitude pour le voyage. « C’est pas pour tout le monde. Avant de partir, on savait qu’Aya aimait voyager. Il faut que ces personnes-là aient la volonté de voyager, mais il faut aussi qu’elles sachent que cette possibilité-là existe pour elles », dit-il.

Un constat que fait également Edith. « Des voyageuses comme moi, j’en croise pas beaucoup. Je pense que les femmes "taille plus" croient que le voyage, c’est pas pour elles. Les femmes, en général, sont craintives à l’idée du backpacking. Ce qu’on voit surtout dans les médias, ce sont des histoires de voyageuses en détresse », estime-t-elle.

D’où l’intérêt de son blogue, qui l’a amenée à tenir un discours de plus en plus politisé sur les conséquences de la grossophobie et les autres injustices. « En voyageant, j’ai constaté les inégalités. La première communauté avec laquelle je me suis reconnue, c’est la communauté LGBTQ, dont les membres ne peuvent pas voyager dans tous les pays sans danger. Et mon mari est noir; je vois bien qu’il n’est pas traité de la même manière que moi. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.