Chronique

Benoit Charette et la quadrature du cercle

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Benoit Charette n’aura pas un job facile. Il devra résoudre l’équivalent de la quadrature du cercle, ce problème mathématique énoncé dans la Grèce antique.

Pensez-y, le nouveau ministre aura pour mission de défendre l’environnement dans un gouvernement dont c’est loin d’être la vocation première.

Oui, le gouvernement Legault reconnaît que les changements climatiques « constituent l’un des plus grands défis de l’humanité », tel qu’il est écrit dans le mini-budget de décembre. Oui, François Legault a fermé la porte à une nouvelle version d’oléoduc qui traverserait le Québec, qualifiant le pétrole d’« énergie sale ».

Sauf que les caquistes ont avant tout comme mission de redresser le niveau de vie des Québécois, de le ramener près de la moyenne canadienne, de telle sorte que le Québec pourrait se passer de péréquation, dans quelques années. Or, qui dit développement économique dit bien souvent investissements et exploitation des ressources, surtout sur un territoire riche en ressources comme le Québec. Et qui dit investissements et exploitation des ressources dit production de gaz à effet de serre (GES), inévitablement.

Des exemples de dossiers chauds ?

Premier cas : le projet de gazoduc de plusieurs centaines de kilomètres dans le nord du Québec, entre Rouyn et Saguenay, qui est jumelé à une usine de liquéfaction du gaz naturel, une affaire de 14 milliards. Il faudra démontrer que ce gaz remplacera de l’énergie polluante, comme le charbon, et s’assurer de l’acceptabilité sociale.

Autre dossier : le troisième lien entre Lévis et Québec, dont la facture pourrait excéder les 5 milliards de dollars. Le projet est contesté parce que des études ont démontré qu’un nouveau pont a tendance à faire augmenter la circulation et l’étalement urbain à long terme et donc les GES.

La promesse de la Coalition avenir Québec (CAQ) de prolonger l’autoroute 13 jusqu’à l’autoroute 50 – une affaire d’au moins 600 millions – est un autre dossier qui favoriserait l’étalement urbain et la production des GES.

Le gouvernement du Québec devra également faire son nid concernant le méga complexe Royalmount, un projet résidentiel, commercial et touristique de 2 milliards à l’angle des autoroutes 15 et 40, à Montréal. Le projet pourrait faire augmenter le déjà très, très lourd trafic automobile sur la 40 à l’heure de pointe, et ainsi allonger le parcours de 25 minutes, engraissant encore les GES.

En contrepartie, il y a des projets de transports en commun, bien sûr, comme le prolongement de la ligne de métro bleue à Montréal, ou des projets de tramway à Québec et à Montréal. Il faut aussi réformer l’inefficace Fonds vert.

Il reste que le rôle du ministre de l’Environnement dans un gouvernement caquiste n’est pas simple. Cette dichotomie explique peut-être pourquoi MarieChantal Chassé avait des difficultés à prendre position sur le sujet devant les journalistes.

Ce dont le Québec a besoin – et les gouvernements de la planète, quant à moi – ce sont des ministres de l’Environnement forts, qui ne sont ni des marionnettes ni des « rubber stamp », si vous me permettez l’expression chinoise (qu’on peut traduire par tampons encreurs). Et qui peuvent infléchir les décisions.

Évidemment, il n’est pas question de cesser tout développement au Québec. Le ministre idéal devrait trouver une façon de conjuguer les mots développement et durable. Mais ce faisant, certains projets devraient être mis au rancart pour respecter la deuxième partie du titre ministériel qu’il porte, soit ministre de l’Environnement et de la « Lutte contre les changements climatiques ».

Est-ce le profil de Benoit Charette ? Pas sûr. L’homme ne s’est pas particulièrement illustré comme porte-étendard de la cause environnementale. Le politicien a touché à tout dans sa carrière : culture, éducation, institutions, transport, francophonie, relations internationales, etc.

Certes, il a été membre de la Commission des transports et de l’environnement pour l’opposition caquiste en 2017, mais on est loin du ministre français de la Transition écologiste, Nicolas Hulot, qui a démissionné devant la lenteur des changements exigés.

Laissons la chance au coureur, tout de même. Peut-être embrassera-t-il sa tâche comme l’a fait l’ex-ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, lui aussi politicien de carrière. Peut-être sera-t-il habile pour arbitrer les inévitables conflits en vue. Il devra quand même défendre fermement l’environnement si la CAQ veut avoir la confiance de la population.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.