Chronique

Le virus de la haine

Ça s’est passé à Christchurch, en Nouvelle-Zélande. À 15 000 kilomètres d’ici. Autant dire à l’autre bout du monde. Mais c’est une illusion. Plus que jamais, nous vivons dans le même monde. Un monde inquiétant.

Deux mosquées bondées à l’heure de la prière. Moment de recueillement paisible dans un pays paisible. Puis, le silence cède la place à l’effroi et l’horreur. Un attentat terroriste. Quarante-neuf personnes innocentes assassinées. Quarante-neuf musulmans. Quarante-neuf humains déshumanisés. Parmi eux, des enfants qui ne deviendront jamais grands. Un assaillant arborant des symboles de suprémacisme blanc qui diffuse son crime en direct sur internet. Des images qui montrent sur son arme plusieurs noms. Dans le lot, celui du tueur de la mosquée de Québec. Et tout d’un coup, le bout du monde a des airs tragiquement familiers.

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Je parlais hier du pouvoir démesuré que les réseaux sociaux donnent à des gens qui propagent le virus de l’ignorance. Du vrai danger causé par les fausses croyances en matière de santé publique, notamment en ce qui a trait à la vaccination. Un danger qui va bien au-delà du droit inaliénable de chacun à l’imbécillité. Car en dépit du fait que la science a prouvé de manière irréfutable l’efficacité des vaccins, on se retrouve dans une situation aussi absurde qu’inquiétante où l’une des plus grandes menaces pour la santé des êtres humains en 2019, selon l’Organisation mondiale de la santé, c’est… l’être humain lui-même qui, désinformé, hésite à se faire vacciner. Une désinformation qui rend très malade et tue même parfois.

Quel rapport avec l’attentat terroriste en Nouvelle-Zélande ? A priori, aucun. Mais en voyant le profil du suspect, un suprémaciste blanc abreuvé de thèses complotistes d’extrême droite du « grand remplacement » qui pullulent dans les bas-fonds du web, je ne peux m’empêcher d’y voir un parallèle. 

En cette ère post-factuelle, les fausses croyances qui entraînent de vrais dangers ne se limitent pas au domaine de la santé publique. Elles peuvent aussi rendre malades des sociétés entières en alimentant les divisions Eux/Nous et les pires théories conspirationnistes. 

Une récente étude britannique montrait d’ailleurs qu’il y a une forte corrélation entre les votes populistes et le scepticisme à l’égard des vaccins. Dans les deux cas, cela repose sur la même méfiance envers les élites et les experts, expliquait l’auteur de l’étude à mon collègue Marc Thibodeau.

Dans les bas-fonds du web, il n’y a pas que l’ignorance qui se propage facilement. Le virus de la haine aussi. Le web, on le sait, facilite le processus de radicalisation et lui permet de se perpétuer. Il fut une époque où les extrémistes devaient faire l’effort de sortir de chez eux et de se rendre à des réunions pour se motiver entre eux. Ce n’est plus le cas. « À présent, on peut rentrer du travail, dîner, regarder un peu la télé, coucher les enfants, puis se connecter à l’internet et s’adonner à la haine des immigrés et des élites avec des gens qui, un peu partout […], partagent les mêmes idées que vous », écrivait le journaliste norvégien Øyvind Strømmen dans une enquête retraçant le parcours idéologique du terroriste d’extrême droite responsable des attentats d’Oslo et d’Utøya, dont se serait inspiré le tueur de Christchurch (La toile brune, Actes Sud, 2012).

Comme après chaque attentat, on dira qu’il s’agit d’un acte « isolé » qui ne définit ni la société dans laquelle il a été commis ni la communauté dont est issu le tueur. Ce qui est vrai. Le terrible massacre de la mosquée de Québec ne définit pas le Québec, tout comme le terrible massacre de Christchurch ne définit pas la Nouvelle-Zélande. Mais on aurait tort de se faire croire pour autant que ce qui provient des bas-fonds ne nous concerne en rien. On aurait tort aussi de croire que nous n’y pouvons rien.

La lutte contre l’extrémisme violent, que ce soit celui de Daech ou d’Al-Qaïda ou celui des groupes d’extrême droite, suprémacistes ou néonazis, ne commence pas le jour où la police arrête un terroriste. Elle doit commencer bien avant.

Politiciens, médias, citoyens… Nous sommes tous responsables du climat social qui permet aux discours haineux de se propager et à des idées extrémistes d’être banalisées. Tous responsables de ce monde inquiétant. À nous tous de tirer des leçons des haines du passé.

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