Brexit

« Je regrette profondément
la décision de la Chambre »

Le Parlement britannique a de nouveau rejeté hier l’entente avec l’Union européenne négociée par la première ministre Theresa May.

LONDRES — Épaules relevées, mains au ciel, Theresa May semblait résignée. Sa voix s’était éteinte en milieu de journée, ses espoirs l’étaient aussi depuis plusieurs heures. Les votes étaient encore comptabilisés qu’elle révisait déjà son discours, glissé dans une filière de carton d’un noir de jais.

« Je regrette profondément la décision de la Chambre », ont laissé filtrer ses cordes vocales abîmées, quelques secondes après que sa nouvelle défaite a été annoncée.

Un deuxième revers majeur depuis le début de l’année. Une défaite qui pousse le Royaume-Uni dangereusement près du précipice, à 17 jours de la date butoir de sortie de l’Union européenne (UE).

La journée avait pourtant relativement bien commencé. Après une séance de négociation de la 11e heure, lundi soir à Strasbourg, la première ministre britannique avait annoncé à ses concitoyens qu’elle avait obtenu des garanties supplémentaires facilitant la sortie de l’UE. Des leaders d’opinion aux Communes avaient réagi plutôt positivement, demandant à réfléchir avant d’annoncer leur position.

Peut-être dans l’espoir naïf de les faire changer d’idée, des manifestants s’activaient devant le palais de Westminster en matinée. « Liberté ! », hurlait un militant pro-Brexit. Son petit chien en laisse portait une affiche avec le même slogan –  simple, mais direct. « Nous ne sommes pas obligés de nous infliger cela », clamait au contraire une immense banderole déployée par de jeunes militants pro-Europe, au milieu de drapeaux de l’UE.

Entre eux, une société de télécommunications tentait de profiter des caméras en direct en faisant passer un autobus couvert de ses propres publicités : « Brexit ou pas, vous ne paierez pas de frais d’itinérance en Europe avec nous. »

Une plaidoirie en vain

À l’intérieur de la Chambre des communes, le procureur général de Mme May plaidait au procès le plus important de sa carrière : oui, les négociations de dernière minute « ont fourni un renforcement substantiel et musclé » de l’entente, a répété sans arrêt Geoffrey Cox pendant près de deux heures – au Royaume-Uni, les discours des parlementaires sont constamment interrompus par les questions ou les commentaires de leurs collègues.

Bretelles aux épaules et voix de stentor, M. Cox a paré tous les coups, usant tantôt de l’humour, tantôt du mépris, tantôt de sa maîtrise du droit pour défendre le projet de sa patronne. « Le temps est venu de voter pour cette entente », a-t-il dit, mettant en garde ses collègues contre les risques inévitables d’une sortie de l’UE sans filet de sûreté (le fameux « hard Brexit »).

Mais rien n’y a fait. Comme en janvier dernier, Theresa May s’est retrouvée coincée entre les orthodoxes pro-Brexit, pour qui son entente est insuffisante, et les députés anti-Brexit, pour qui son entente va trop loin.

Dans les galeries bondées des Communes, une partie du public murmurait sa désapprobation en entendant les assauts anti-Bruxelles d’un Boris Johnston, pendant qu’une militante convaincue écrivait sur Twitter que le Royaume-Uni devait lever les pattes sans rendre de comptes à quiconque. Un miroir de ce qui se passait quelques mètres plus bas, sur les banquettes vertes de la Chambre des communes.

Frontière

Au cœur du débat, cette fois-ci : la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, partie intégrante du Royaume-Uni. Personne ne souhaite retourner à une frontière avec douaniers et contrôle de la marchandise, évaporée depuis que les violences intercommunautaires ont cessé dans l’île, il y a 20 ans. Depuis, les deux économies se sont mêlées : des millions de dollars en marchandises et des dizaines de milliers d’Irlandais traversent chaque jour la frontière.

La frontière irlandaise était au cœur des débats, mais un autre sujet aurait pu l’être. Après presque trois ans d’un débat constant qui monopolise les ondes, les manchettes et les esprits, les positions sont cristallisées ici. C’est le débat initial sur l’occasion de faire le Brexit qui est constamment rediscuté.

« C’était un mauvais accord en décembre, c’était un mauvais accord en janvier, c’est toujours un mauvais accord aujourd’hui, et c’est pourquoi nous allons nous y opposer. »

— Jeremy Corbyn, chef de l’opposition officielle, d’un ton sans appel

Le leader travailliste a pris position – il y a une dizaine de jours – en faveur d’un nouveau référendum sur le Brexit. Il a aussi appelé Theresa May à prendre acte de ses défaites à répétition et à démissionner.

L’opposition au Brexit est encore plus viscérale du côté des indépendantistes écossais, qui en profitent pour faire valoir leur option. « Nous ne resterons pas attachés au navire qui coule », a asséné Ian Blackford.

Ce potentiel Titanic, tout le pays connaît son parcours pour la semaine : en plus du vote d’hier, les parlementaires voteront aujourd’hui afin de déterminer s’ils veulent un « hard Brexit », un divorce sans entente. Puis, en cas de vote négatif, ils devront confier le lendemain au gouvernement le mandat de repousser la date butoir, histoire de relancer les négociations avec l’Union européenne.

Mais il fallait d’abord voter hier sur l’entente négociée par Theresa May. À l’ancienne, les partisans de la proposition de la première ministre ont crié, puis ses détracteurs, avant que les députés ne se retirent pour enregistrer leurs votes.

« 242 en faveur, 391 contre », a annoncé le président de la Chambre, avant que le chaos ne s’abatte sur la chambre.

Une voix a percé le brouhaha. Une voix éraillée. « Je regrette profondément la décision de la Chambre. »

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