Billet

« Nous nous appelons les Silver Beatles… »

La première photographe des Beatles, Astrid Kirchherr, vient de s’éteindre. Notre journaliste raconte comment il a passé un an à vivre parmi ses clichés et les peintures de Stuart Sutcliffe, premier bassiste du groupe.

Une page de plus de l’histoire des Beatles est tournée. La photographe allemande Astrid Kirchherr vient de s’éteindre à Hambourg, quelques jours avant son 82e anniversaire.

Astrid Kirchherr est passée à l’histoire pour avoir été la première photographe des Fab Four, avant que la gloire les cueille. C’était à Hambourg au début des années 60. La formation comptait alors cinq membres :  John, Paul et George à la guitare, Pete Best à la batterie et Stuart Sutcliffe à la basse.

Astrid Kirchherr est notamment connue pour ses clichés en noir et blanc du groupe, pris dans le port d’Hambourg. On peut y voir de jeunes Beatles à l’air rebelle, blousons de cuir et bananes rock’n’roll, posant avec défiance pour la postérité. Selon la chaîne allemande NDR, la photographe a largement vécu, par la suite, de ses droits de reproduction.

Astrid Kirchherr serait aussi à l’origine de la coupe « au bol » du groupe, qui deviendra la célébrissime « coupe Beatles ». Elle l’aurait d’abord pratiquée sur un ami allemand, avant que le groupe l’adopte.

Quoi qu’il en soit, c’est par amour pour elle que Stuart Sutcliffe a décidé de quitter le groupe et de rester à Hambourg pour devenir peintre. Paul McCartney a alors pris sa place de bassiste et le reste, comme on dit, fait partie de l’histoire.

Stuart Sutcliffe, alias Stu, est un personnage important de l’histoire des Beatles. Il leur a donné un look, une attitude : sur scène, lunettes fumées, il tournait le dos au public. Cool, le mec. Bassiste moyen mais artiste prometteur, c’était aussi le meilleur ami de John Lennon.

Il est mort brutalement d’une hémorragie cérébrale en 1962, à l’âge tendre de 21 ans. Mais il fait toujours partie de la légende et est cité régulièrement quand on parle de la naissance du groupe.

Un trésor sous le lit

Ce n’est pas pour me vanter mais, croyez-le ou non, j’ai vécu pendant un an parmi les tableaux de Stuart Sutcliffe et les photos d’Astrid Kirchherr…

C’était en 1979. J’avais 9 ans. Le paternel avait loué une petite maison à Crystal Palace, en banlieue sud de Londres. La propriétaire, une dénommée Pauline Sutcliffe, était partie vivre un an aux États-Unis. Elle nous avait laissé le logement tout meublé, y compris les peintures sur les murs du salon et de la cage d’escalier. Il y en avait beaucoup. C’était de grands tableaux d’art moderne, abstraits, de dominante brune et bleue.

Ils étaient signés Stuart Sutcliffe.

Dans les toilettes, il y avait aussi des photos des affiches de ses expositions à Hambourg, avec des photos de lui prises par Astrid.

On n’a pas tout de suite compris. Le paternel ne trippait pas sur les Beatles et moi, j’étais trop jeune. Des Fab Four, je ne connaissais que les albums Let It Be, Sgt. Pepper’s et la compile de « l’album bleu » qui jouait en boucle chez ma mère.

Un soir, j’écoute cette émission à la radio sur l’histoire des Beatles. On y parle plusieurs fois d’un certain Stuart Sutcliffe, peintre et premier bassiste du groupe. J’ai allumé tout de suite. Je dis au paternel : « Hé ! c’est le même gars que sur les tableaux ! » Mon père, pas impressionné, me dit qu’il y a sûrement d’autres types avec le même nom. Ça en reste là.

La semaine suivante, en faisant le lit, on découvre sous le matelas une boîte en carton. Révélation. Elle est remplie de coupures de presse portant sur les Beatles du début et sur la mort de Stu.

Il y a aussi des cahiers d’école de Stuart Sutcliffe et, surtout, des brouillons de lettres écrites par les membres des Beatles à des maisons de disques. Ça commençait par : « Nous sommes un groupe de jeunes musiciens, nous nous appelons les Silver Beatles… »

Jeune mais pas bête, je dis à mon père d’en piquer une. Lui, plus qu’honnête, refuse. Je lui dis : « Est-ce qu’on peut AU MOINS les photocopier ? » Lui, trop honnête, refuse encore. Il remet la boîte sous le lit, et on n’y a plus touché… Mais pendant un an, on a continué à dormir sur ce trésor et à vivre parmi les tableaux de Stu.

Que vaut tout cela aujourd’hui ? Zéro idée. Mais en fouillant un peu sur l’internet, j’apprends que les archives de Stuart – des peintures, des lettres et autres dessins – ont été vendues aux enchères en 2001 par une certaine Pauline Sutcliffe pour la modique somme de 2,8 millions de livres sterling (4,7 millions de dollars canadiens, de quoi donner le vertige). Pauline était la sœur de Stuart…

Fin de l’histoire

Il y a un épilogue. Il y a sept ans, dans une grande opération nostalgie, je suis retourné à Crystal Palace avec mes filles et ma blonde. On frappe à la porte de la maison. Une vieille dame en robe de chambre vient ouvrir. Je lui demande : « Vous êtes Pauline ? » Croyant sans doute avoir encore affaire à des fans des Beatles en pèlerinage, elle répond très sèchement : « Pauline Sutcliffe n’habite plus ici depuis DES ANNÉES ! » Puis nous claque la porte au nez…

Quand j’y repense, je me dis que le paternel aurait QUAND MÊME pu faire des photocopies. Je lui en veux encore. Comme je lui en veux d’avoir jeté aux poubelles ma redingote du groupe yéyé Les Bel Canto, que m’avait donnée le bassiste René Letarte… Mais cela est une autre histoire…

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