Documentaire L’islam de mon enfance

Casser les amalgames

La cinéaste Nadia Zouaoui cherche à découvrir les origines de la dérive religieuse qui a fait particulièrement mal à l’Algérie

Quatre jeunes hommes discutent de religion sur une colline s’ouvrant sur un paysage désertique. Ils viennent d’un petit village conservateur en Algérie. Par leurs lectures et leur curiosité, ils ont réussi à se détacher de la version radicale de l’islam qu’incarne le salafisme importé d’Égypte et d’Arabie saoudite, dans lequel ils ont baigné depuis leur enfance. Et qui a réussi à répandre ses dogmes sur une grande partie du monde musulman.

Les jeunes Algériens interviewés par la documentariste Nadia Zouaoui dans L’islam de mon enfance, qui prend l’affiche demain à la Cinémathèque québécoise, ne se gênent pas pour critiquer ces dogmes, empreints d’un « esprit de fermeture » et « destructeurs pour le tissu social ».

Pour eux, le fondateur des Frères musulmans, l’Égyptien Hassan al-Bana, est, ni plus ni moins, un « dictateur ». Tandis que le hidjab, cette parure religieuse uniformisée, est le symbole d’un islam prêt à porter, irrespectueux des diversités culturelles.

Leur discours critique pleinement assumé a fait que ces quatre copains ont vu plusieurs de leurs amis s’éloigner. Mais ça ne les rend pas moins musulmans pour autant…

Bâtir des liens

Conçu comme une quête cherchant à découvrir les origines de la dérive religieuse qui a fait particulièrement mal à l’Algérie, qui a connu une décennie de terrorisme islamiste dans les années 90, L’islam de mon enfance nous fait découvrir des rites berbères qui entremêlent marabouts et croyances mystiques.

« Pourquoi les gens tuent au nom de ma religion ? », demande d’entrée de jeu la cinéaste québécoise, qui a connu les écoles algériennes des années 80, une époque où l’islam austère et fanatique commençait à y faire des ravages. Mais qui se souvient, de sa prime enfance, d’un tout autre islam, infiniment plus tolérant.

Avec son film, Nadia Zouaoui voulait « casser les amalgames » qui confondent islam et islamisme. Et qui font croire que la personne qui dénonce l’islamophobie ne peut pas, en même temps, tenir de discours critique sur l’islam.

« Avec mon documentaire, j’ai voulu bâtir des liens, permettre à chacun de s’identifier avec les personnages que l’on voit dans le film, et qui se battent tous contre l’extrémisme. »

— Nadia Zouaoui, cinéaste

Comme ces habitants d’un village kabyle perché dans les montagnes où des islamistes ont décidé d’ériger une mosquée – qui a fini par être rasée par la population locale, qui a reconstruit à sa place une mosquée traditionnelle berbère.

Tout au long du film, on rencontre des militants, des imams, des penseurs, des journalistes, des blogueurs, des hommes et des femmes qui combattent quotidiennement non pas la religion, mais sa version la plus rigoriste. Non pas l’islam, mais l’obscurantisme religieux.

Ce dernier est très présent dans l’Algérie de 2019, par le truchement de prédicateurs qui colonisent les esprits par l’entremise de chaînes de télé spécialisées. Leurs fatwas sont parfois cocasses – comme celle interdisant aux femmes de manger de la crème glacée en public. Ou celles qui condamnent le jeu de dominos, ou les « cadenas d’amour » accrochés sur un pont.

D’autres injonctions ont une portée beaucoup plus grave, comme celle de l’imam salafiste algérien Abdelfattah Hamadache, qui appelle à l’exécution de l’écrivain Kamel Daoud.

Interviewé dans le film, l’auteur affirme que l’islam radical est un « monstre » né, tel celui de Frankenstein, des « chairs mortes de notre époque ». La guerre en Irak, par exemple, qui a radicalisé toute une génération.

Au bord de l’explosion

De retour de son tournage algérien, Nadia Zouaoui sentait que son pays natal était sur le point d’exploser. « J’aurais aimé y retourner, pour y passer un mois à montrer mon film. »

Mais la révolution a éclaté avant la première projection. Ne craint-elle pas que ces imams fanatiques dont elle parle dans le documentaire ne profitent de l’occasion pour prendre leur part de pouvoir dans une Algérie en mutation ?

Comme d’autres Algériens, Nadia Zouaoui croit que son pays a été vacciné contre l’intégrisme pendant la période d’horreur de la « décennie noire ». Mais la protection du vaccin n’est peut-être pas absolue, convient-elle.

Les islamistes voudront sûrement participer à la réécriture de la Constitution algérienne, si jamais un tel exercice a lieu, appréhende la cinéaste. Elle craint aussi que les voix fanatiques ne prennent les devants de la scène si les forces démocratiques ne sont pas suffisamment organisées.

Comment ce film qui éclaire l’islam dans toutes ses nuances et complexités a-t-il été reçu, jusqu’à maintenant, dans le monde musulman? Nadia Zouaoui a assisté à une projection au Maroc à l’issue de laquelle elle a été vilipendée par des spectateurs lui reprochant de présenter une vision trop « occidentalisée ».

À l’opposé, le film vient de recevoir le premier prix au du Festival international du film amazigh à Agadir, au Maroc.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.