Orchestre et Assemblée nationale, même combat

Fin 2018, émission spéciale rétrospective à la radio, on reçoit la députée Catherine Dorion et on parle, entre autres, de la controverse entourant ses choix vestimentaires.

Fin 2019 : on pourrait rediffuser l’entrevue, telle quelle.

Si un milieu se compare au monde parlementaire, c’est bien celui de la musique de concert. Attitude générale sobre et conservatrice, questionnements et prises de conscience… lentes.

Julien Proulx, chef de la génération Y, à la tête de l’Orchestre symphonique de Drummondville, le confirme. « On a une réflexion importante à faire. En visant l’accessibilité depuis 30 ans, on a évidemment d’abord parlé de programmation. On a par contre négligé le reste du spectacle. » Le mot spectacle me surprend : les musiciens préfèrent toujours qu’on parle de concert. Julien l’emploie volontairement, pour souligner que l’expérience doit être vue plus globalement.

« Les sondages montrent que quand les gens ne reviennent pas, c’est rarement la musique qui pose problème. Notre “produit” est bon ! On voit que c’est plutôt l’étiquette, une certaine rigidité perçue, ou des irritants matériels (accessibilité ou confort de la salle) qui sont en cause. »

« Il faut, entre autres, se poser la question de la tenue de concert : honnêtement, la queue-de-pie a l’air d’un déguisement en 2019, et elle est franchement inconfortable ! »

— Julien Proulx, chef de l’Orchestre symphonique de Drummondville

Dès le milieu des années 90, l’orchestre de chambre I Musici de Montréal avait commandé une garde-robe à la designer Marie Saint Pierre. Alors claveciniste dans cette formation, j’ai porté avec bonheur et fierté une robe à la fois élégante et moderne, bien conçue pour jouer (détail capital). Marie Saint Pierre avait créé trois modèles de robe, harmonisés entre eux. Le tissu choisi a cependant mal résisté aux nombreux lavages : pas simple d’habiller des musiciens, à la fois artistes et athlètes !

Vingt ans plus tard, Marie Saint Pierre a réalisé un sans-faute en habillant les musiciens de l’Orchestre Métropolitain. Juste avant leur récente tournée américaine, ils recevaient d’ailleurs un nouvel exemplaire du vêtement de concert inauguré avec succès pendant la tournée européenne de 2017.

Pour les hommes, il s’agit d’une chemise ultra-design à col montant et à fermeture éclair invisible. Le tissu a du corps tout en étant extensible. Une révolution : voilà les musiciens libérés du veston épaulé et de la cravate, tout sauf confortables quand vous tenez un violon, un cor ou un basson.

Yannick Nézet-Séguin a même adopté cette chemise à l’Orchestre de Philadelphie et la porte régulièrement ailleurs.

Les femmes ont une robe qui s’adapte à toutes les silhouettes, grâce à un tissu fluide en transparence, flottant sur une robe plus près du corps. Elles peuvent aussi choisir la chemise si elles le souhaitent, ouverture « dégenrée » totalement d’actualité, mais néanmoins remarquable dans ce milieu.

Avec 74 musiciens à vêtir pour la tournée américaine, cette opération aurait été inabordable pour le Métropolitain sans un mécène d’importance : Jacques Marchand, fondateur du Collège LaSalle, a choisi de faire de l’OM un ambassadeur de la mode québécoise. L’immense succès des tournées récentes montre qu’il a misé juste.

À l’OSM, la réflexion est entamée, me dit Pascale Ouimet, chef des relations publiques. Mais le défi financier est de taille. « En comptant les musiciens en poste et les surnuméraires, on parle d’une centaine de personnes à habiller. Le volume de concerts rendrait par ailleurs impossible de fonctionner avec un seul exemplaire. Pour un OBNL, une démarche de cette envergure doit être réfléchie de manière responsable. » Entre-temps, on a assoupli le code vestimentaire. En dehors des concerts de soirée donnés à la Maison symphonique, les musiciens ne sont plus astreints à la queue-de-pie. Pour certains types de concerts, les musiciennes peuvent choisir le pantalon.

Le nouveau chef assistant, le très jeune Thomas Le Duc-Moreau, a exprimé publiquement son désir de voir l’image de la musique classique rajeunie et modernisée. « Il fait partie de l’élan », me dit Pascale Ouimet.

Du côté des orchestres de chambre, on voit de plus en plus d’audace chez les femmes… sans beaucoup s’éloigner du noir ! Coupes plus originales et actuelles, robes et pantalons mélangés, bras nus, magnifiques à suivre dans leurs mouvements d’athlètes ; l’expérience se renouvelle peu à peu.

Les très petits ensembles sont les plus audacieux : originalité et audace se conjuguent plus facilement à quatre qu’à soixante !

Une préoccupation demeure, pour tous ceux à qui j’ai parlé : pas question de tomber dans le « tout se vaut, mettez ce que vous voulez ! »

L’expérience musicale demande, à leur avis, que la présentation visuelle ne soit pas une distraction en soi. Les auditeurs recherchent une image plus actuelle, tout en restant attachés à un certain décorum.

Mais on a aussi plaisir à voir ces virtuoses disciplinés en linge plus mou, juste à l’occasion, à les sentir près de nous.

Et on est d’autant plus fascinés de les retrouver, par la suite, en état de grâce musicale dans leurs habits chics.

Après tout, ce jeu entre la proximité et l’inaccessible est un peu ce qui nous attache à nos vedettes, non ?

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