Analyse

Le pont qui ne mène nulle part

Ottawa — Depuis trois semaines, le premier ministre Justin Trudeau tient sa conférence de presse quasi quotidienne loin de Rideau Cottage les vendredis. Il a pris l’habitude de se rendre dans une petite entreprise située dans la région de la capitale nationale qui a obtenu un coup de pouce financier du gouvernement fédéral grâce à la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC).

Vendredi, M. Trudeau a visité la Big Rig Brewery, qui a non seulement obtenu une aide en vertu de la SSUC pour réembaucher ses employés, mais qui a aussi mis la main à la pâte pour contrer la COVID-19 en fabriquant du désinfectant pour les mains.

La semaine dernière, M. Trudeau s’est rendu au mignon café-bistro Biscotti & Cie, à Chelsea, en Outaouais, pour illustrer les bienfaits de la SSUC. Et il y a deux semaines, il a fait le même genre de plaidoyer en visitant une petite entreprise d’Ottawa qui confectionne des articles promotionnels, Régimbal Awards and Promotions. Ses propriétaires ont pu rappeler 13 des 16 employés qui avaient été mis à pied. Ils ont aussi décidé de fabriquer des masques de protection.

« On ne peut pas oublier qu’on traverse une période difficile et que bien des gens ont besoin d’un coup de main en ce moment. C’est pourquoi notre gouvernement travaille jour et nuit pour apporter aux entreprises le soutien dont elles ont besoin. Que ce soit avec la subvention salariale ou des prêts aux entreprises, notre priorité a toujours été d’aider les employeurs à rester en business et à garder leurs employés », a notamment fait valoir le premier ministre durant sa conférence de presse il y a trois semaines.

Le ministre des Finances, Bill Morneau, a déjà décrit la SSUC comme un « pont » financier essentiel qui va permettre aux entreprises de passer à travers la crise et de reprendre leurs activités graduellement après la fin de la pandémie.

Dans une récente entrevue avec La Presse, M. Morneau a déclaré que ce programme d’aide d’urgence, doté d’une enveloppe de 73 milliards de dollars, serait un outil indispensable sur lequel misera le gouvernement Trudeau pour soutenir la relance de l’économie canadienne.

Il se disait prêt à modifier la SSUC pour l’adapter aux besoins des entreprises au fil des prochains mois. Il a même tenu des consultations avec les représentants du monde des affaires afin de mieux cerner leurs demandes.

Critères d’admissibilité trop restrictifs

Or, il appert que ce pont financier concocté par le gouvernement Trudeau ne mène nulle part pour bien des PME. Car un grand nombre d’entre elles en sont exclues à cause des critères d’admissibilité qui sont trop restrictifs.

La SSUC permet aux entreprises qui ont vu leurs revenus fondre de 15 % du 15 mars au 15 avril, et de 30 % pour les mois suivants à cause de la pandémie, d’obtenir une subvention de 75 % des salaires de leurs employés. Le maximum est de 847 $ par employé pour un plafond salarial de 58 700 $.

Au départ, ce programme devait prendre fin en juin, mais Justin Trudeau a annoncé qu’il serait en vigueur jusqu’au 29 août.

Durant les consultations, les groupes représentant les PME ont fortement suggéré au ministre Morneau de modifier le critère touchant la baisse de revenus pour le ramener à 15 % pour l’ensemble de la période du programme, et non pas seulement pour le mois de mars. De cette manière, plus d’entreprises pourraient avoir accès au pont financier qui les aiderait à traverser cette période de tourmente.

En lançant le programme en avril, le gouvernement Trudeau prévoyait qu’environ un million d’entreprises canadiennes profiteraient de la SSUC pour stabiliser leurs activités. Mais en date du 22 juin, seulement 236 360 « demandeurs uniques » ont été approuvés pour obtenir la subvention salariale, pour une valeur de 15,77 milliards de dollars – une fraction des 73 milliards qu’Ottawa estimait devoir consacrer à cette mesure en quatre mois.

Les changements réclamés sont connus depuis des semaines, mais le gouvernement Trudeau n’a pas jugé bon de les adopter avant la pause parlementaire après un bras de fer avec les partis de l’opposition. Les travaux habituels de la Chambre des communes doivent reprendre seulement en septembre.

Résultat : de nombreuses entreprises pourraient être condamnées à la faillite au cours des prochains mois, faute d’aide adéquate en provenance d’Ottawa, selon plusieurs organisations représentant les entreprises.

Un sondage mené par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante durant la crise a démontré que 32 % des propriétaires de PME doutent d’être en mesure de rouvrir une fois la tempête passée.

« Le stress parmi les propriétaires des entreprises est très élevé et il est crucial que la subvention salariale et d’autres mesures soient accessibles pour le plus grand nombre d’entreprises possible pour éviter une avalanche de fermetures permanentes au cours des prochaines semaines et des prochains mois », a affirmé le président de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, Dan Kelly, en dévoilant le sondage en avril.

Témoignant devant un comité du Sénat, il y a trois semaines, M. Kelly prédisait toujours que « des dizaines de milliers » d’entreprises, incapables de payer leurs factures, seraient emportées par cette crise au cours des prochains mois, laissant sans emploi un nombre important de travailleurs.

« Le programme de subvention salariale est une bonne mesure. Mais il doit être modifié pour soutenir le plus grand nombre d’entreprises possible. Et le temps presse. Le temps est un facteur crucial pour plusieurs d’entre elles. En septembre, il risque d’être trop tard », avance de son côté Brian Kingston, vice-président aux politiques du Conseil canadien des affaires.

La PCU, « c’est vraiment de la concurrence »

Et les entreprises qui souhaitent rappeler des employés au travail ont un autre problème : la Prestation canadienne d’urgence (PCU). À titre d’exemple, Louis McNeil, copropriétaire du Cosmos, restaurant bien connu de la Grande Allée, à Québec, a expliqué devoir fermer boutique parce que peu de ses employés avaient montré de l’intérêt à retourner au travail et que la PCU, « c’est vraiment de la concurrence ».

Ce cas ne serait d’ailleurs pas isolé. Le gouvernement libéral comptait modifier la PCU, qui prévoit le versement de 2000 $ par mois aux travailleurs ayant perdu leur emploi, de manière à inciter les employés à reprendre le boulot. Mais encore là, les changements n’ont pas été adoptés avant la pause estivale.

En théorie, le gouvernement Trudeau se donne comme objectif d’assurer la reprise de l’économie en incitant les entreprises à réembaucher leurs employés en ayant recours à la SSUC, de sorte que les Canadiens aient de moins en moins besoin de la PCU pour obtenir une source de revenus.

Mais le « pont » financier offert aux entreprises ne donne pas les résultats escomptés jusqu’ici. Dans une certaine mesure, tout cela s’apparente à un autre pont, un vrai, celui-là, qui avait été financé par le gouvernement fédéral dans les années 1980 en Nouvelle-Écosse, et qui ne liait aucune route. Dans un rapport qui avait eu l’effet d’un coup de tonnerre, en décembre 1988, le vérificateur général de l’époque, Kenneth Dye, avait dénoncé sans ménagement ce pont qui ne menait nulle part.

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