Chronique

Le déclin de l’empire américain

Vendredi, nouveau record de cas de COVID-19 aux États-Unis en une seule journée. Le vice-président Mike Pence insiste : au total, ça va de mieux en mieux. On a aplati la courbe, a-t-il dit.

Sur la même scène, quelques minutes plus tard, le brave docteur Anthony Fauci, du même comité sur le coronavirus : l’heure est grave.

Pence : on vous montre les cartes en couleur des États où il y a des éclosions, et on dirait que tout l’État est en feu. Mais je vais vous montrer des cartes détaillées qui montrent que les éclosions au fond sont très localisées.

Au lieu d’un gros Texas rouge, il nous montre cet immense État avec seulement quelques petits picots, minuscules cailloux dans le soulier d’un géant. C’est pas si gros, Houston, géographiquement parlant…

Vous voyez ?

Fauci : même quand les éclosions sont localisées, ce n’est pas rassurant ; au départ, il n’y avait que quelques cas localisés. Toutes les éclosions menacent tout le pays. Il faut comprendre la dynamique de la contagion.

Les deux hommes se contredisaient de manière radicale, jusque dans le refus de Pence de porter un masque. Mais ils faisaient comme si de rien n’était. L’un parlait le langage politique du déni. L’autre, celui de la science épidémiologique.

Bah, au fond, c’est leur problème, on a assez des nôtres, non ? Pas vraiment. Parce que si l’économie américaine se plante encore plus, et encore plus longtemps, la nôtre est tellement liée qu’on sera touchés.

À plus long terme, passé le problème de santé publique, passé la crise économique, c’est la crédibilité même du système politique américain qui faiblit à vue d’œil. Et un monde où la réputation et l’influence des États-Unis vont en diminuant, au profit de la Chine, par exemple, n’annonce rien de bon ni pour le Canada, ni pour les valeurs démocratiques dans le monde.

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Cette semaine m’est revenue en mémoire une entrevue avec Al Gore.

C’était en avril 2008. L’ancien vice-président de Bill Clinton et candidat défait à la Maison-Blanche faisait sa tournée mondiale avec son film sur la « vérité qui dérange » des changements climatiques. Il s’interrogeait sur la difficulté de convaincre durablement l’opinion publique à ce sujet.

« Une des explications est que c’est un sujet vaste, complexe, qui ne provoque pas de réactions émotives instinctives, m’avait-il dit. Quand on voit un serpent ou une araignée, d’anciennes parties de notre cerveau, qui servent à nous protéger depuis des millénaires, s’activent immédiatement. Tandis que pour les changements climatiques, bien plus menaçants, il faut faire appel à des raisonnements abstraits. On est obligé de recourir à d’autres stratégies, il faut s’instruire les uns les autres à ce sujet. […]

« Il faut faire progresser la civilisation au-delà d’un point de bascule où une majorité reconnaît la gravité de la situation et commence à entreprendre des actions collectives. Pas seulement en changeant des ampoules, mais en changeant des lois. »

On peut faire une analogie avec le coronavirus : au tout début, on n’en sent pas immédiatement les effets, on a l’impression que ce n’est qu’une grippe, jusqu’à ce que les hôpitaux débordent. On entend les directives de la Santé publique, et ça semble exagéré… Puis, si ça semble sous contrôle, on est naturellement tenté de déclarer victoire et de revivre enfin.

Et ça repart…

Dans le cas des États-Unis, le pays n’a même pas atteint cette première fin de vague.

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En 2008, Al Gore venait de publier un livre pour dénoncer la montée d’un nouveau type de conservatisme américain, ou sa dégénérescence, comme on voudra. Le point culminant en 2008 semblait être la présidence de George W. Bush, avec sa guerre en Irak.

Dans The Assault on Reason, ou l’« attaque contre la raison », il tentait d’expliquer le congédiement de la science au plus haut niveau politique par l’impact de la télévision, qui avait remplacé la « république des lettres ». 

La télé, disait-il, atteint d’autres zones du cerveau et rend presque impossible, ou contre nature, l’approfondissement de sujets le moindrement complexes ou abstraits. Il voyait dans l’internet le possible instrument d’une discussion raisonnable…

Quelques mois plus tard, Barack Obama était élu. L’ère Bush semblait révolue, peut-être ce néoconservatisme avait-il vécu…

Et en 2016, comme dans une parodie extrême de son analyse, c’est un animateur de téléréalité qui est élu président. Un homme qui refuse de lire le moindre mémo, dont tous les collaborateurs ont décrit l’ignorance et le refus d’apprendre.

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Je relisais cette entrevue, ça me replongeait dans l’atmosphère politique d’il y a 12 ans, qui paraissait si tendue. Et maintenant, par contraste, Bush fils semble l’incarnation de la dignité politique.

Trump n’est que l’aboutissement de ce mouvement qui est en train de dévorer les institutions américaines.

Dans ce pays, il n’y a pas si longtemps, on fabriquait la moitié des nouvelles connaissances scientifiques mondiales. On y compte un nombre record de Prix Nobel. Les instituts de santé les plus richement dotés. Des universités qui aspirent les meilleurs cerveaux de la planète, pour y étudier ou y enseigner. C’est indissociable du développement économique américain.

Dans ce même pays, on ne s’étonne même plus de voir le président nier le danger de la pandémie. Je ne parle pas du temps où il disait que c’était une arnaque, ou que ça allait disparaître d’un coup.

Je parle de vendredi, quand il signait un décret pour protéger les statues. De la semaine dernière.

Aller dans deux rassemblements devant des milliers de personnes, non distancées, presque toutes sans masques, contre l’avis des autorités locales. Encore vendredi, Trump répétait qu’on déclarait des éclosions à cause du grand nombre de tests et que, dans le lot, on a des enfants qui ne font que renifler un peu. Bref, pour lui, tout ça est exagéré, exaspérant, et en vérité, c’est fini.

Next !

Quand ça vient du président, ça mine les efforts de coordination nationale. Ça alimente la désinformation. 

Vous rencontrerez plein de gens qui disent exactement ça aux États-Unis : bof, c’est une grippe. Et ça discrédite les instances de santé publique de son propre gouvernement.

Le nombre de morts a diminué, mais d’une part, les traitements sont meilleurs, maintenant qu’on connaît mieux la maladie. Et, d’autre part, les éclosions sont toutes récentes dans le Sud et le Sud-Ouest… On voit des hôpitaux s’emplir un peu partout, difficile de penser que ces chiffres funestes ne sont pas simplement en retard.

Mais ce n’est pas vraiment de santé publique que je voulais parler. C’est de cette pourriture de l’institution de la présidence, et des conséquences qui dépassent de loin les frontières américaines.

Parallèlement à ce discours antimédical délirant, Trump a réussi à intervenir dans des affaires judiciaires. À faire congédier des procureurs. À accorder des pardons à des criminels de l’armée.

Bref, l’assise même de ce qui a pu parfois faire la grandeur des États-Unis, Trump la ronge furieusement. Mais il vient après toute une armée de termites politiques. Nous, voisins, alliés, amis, ne pouvons qu’être les témoins angoissés de ce pourrissement au plus haut niveau. Et de l’incroyable perte de réputation et d’influence des États-Unis qui vient avec.

Quelle assise ?

Al Gore les appelait « les sœurs jumelles de la raison » : la science et le droit.

C’est-à-dire la compétence dans l’art de gouverner et le sens de la justice.

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