Opinion

« J'étais Charlie »

« Je suis Charlie », scandait-on il y a cinq ans ; je suis qui maintenant ?

Que sont les amis des victimes de Charlie Hebdo devenus ? À la lumière de toutes les nuances qu’on se sent obligé d’apporter, la question se pose.

L’ouverture et le déroulement à Paris du procès des attentats contre Charlie Hebdo donnent lieu à toutes sortes de réactions et le débat reprend de plus belle. « Je suis Charlie », scandait-on il y a cinq ans. Que reste-t-il de ce cri du cœur qui s’élevait et condamnait, sans plus, l’assassinat inexcusable de journalistes qui avaient osé caricaturer le prophète ?

Entre autres réactions, on retrouve celle des amants inconditionnels de la liberté d’expression qui invoquent le « droit au blasphème ». Pour plusieurs, ce terme de blasphème se réfère aux seuls fidèles d’une religion. Le débat sur le « droit au blasphème » comme valeur républicaine appartient à une autre culture et à une autre histoire. Cette référence est-elle nécessaire ou utile pour justifier la dénonciation de la censure ici ? Je crois que non.

Encore faut-il se rappeler que les Français, eux, n’oublient pas que le délit de blasphème est interdit depuis la Révolution française, au nom de la liberté d’expression. Ce qui explique que la grande majorité d’entre eux s’est étonnée qu’on ait récemment tenté de rétablir ce délit.

Les caricatures et les critiques, exagérées ou pas ?

Les caricatures de Charlie Hebdo il y a cinq ans étaient-elles inappropriées et le fait de les reproduire cinq ans après, au moment de l’ouverture du procès, est-il une provocation condamnable ? Je ne le crois pas. Ce n’est en tout cas manifestement pas l’avis des premiers témoins entendus au procès en cours sur les assassinats à Charlie Hebdo. Une provocation ? Bien sûr. La seule arme pour contrer le projet politique de l’islamisme ? Bien sur que non. Condamner sans appel ceux qui prônent et utilisent l’arme du meurtre pour réduire à néant ceux qui osent rire de leur Dieu et critiquer leur idéologie, assurément.

Que de cris de ralliement aux victimes de la vengeance meurtrière, il y a cinq ans. Que d’explications tordues et de phrases sinueuses depuis.

La parade de ceux qui s’identifiaient aux journalistes tués au moment des évènements et scandaient « Je suis Charlie », au nom de la liberté d’expression justement, est, semble-t-il, vite passée. Que sont mes amis devenus, diraient les morts. Il ventait devant la porte et le vent les a ôtés, dirait le poète.

Attaque personnelle et critique d’un dogme

Ne pas permettre les attaques qui visent nommément une personne, comme celles répétées contre un handicapé bien identifié, et refuser d’y voir un exemple de liberté d’expression, d’accord. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’accepter et de défendre le droit de caricaturer, si grinçantes soient les représentations, et celui de critiquer les idéologies, religions et croyances régnantes. Il le faut et il faut le faire sans restrictions sinon celles prévues dans nos lois. Des caricatures et des critiques qui exagèrent, d’autres qui sont de mauvais goût, il y en a eu et il y en aura. On peut regretter la tolérance acquise, mais le retour aux pratiques de l’intolérance n’est pas une bonne réponse.

Des oppositions fortes, publiquement exprimées, des positions contraires clairement affichées, voilà les exigences du débat dans une société libre et démocratique. Les excès et les erreurs sont possibles, mais l’inquisition n’est plus de mise, la vengeance par le meurtre encore moins.

De la considération des conséquences

Plusieurs, avec raison, rappellent qu’on doit tenir compte des conséquences de nos actes. Des provocations n’entraînent-elles pas autant sinon plus de violences que celles dénoncées ? La caricature et les critiques acerbes des positions adverses ne suscitent-elles pas des réactions contraires à celles souhaitées ? La réponse n’est pas simple et l’histoire collective et personnelle a parfois, souvent diront certains, montré que patience et longueur de temps font plus que force et rage.

Mais l’histoire nous enseigne aussi que la paix à tout prix finit par avoir un prix élevé.

Les accords de Munich ne devaient-ils pas calmer le jeu et installer la paix ? Paraphrasant Churchill, on peut parfois vouloir la paix et l’honneur et se retrouver avec la guerre et le déshonneur.

Toutes les situations ne commandent pas toutes les mêmes solutions. Toutes les religions et tous les groupes militants ont leur place. Mais aucune religion ni aucun groupe ne doivent être tolérés si l’une ou l’autre veut prendre toute la place et dominer les autres. Je pense que les « accommodements » exigés, dont l’effet est de raréfier, voire anéantir la place des autres, et de museler leur droit de libre expression, acquis de haute lutte, ne sont pas des compromis, mais des compromissions. À l’heure du déboulonnage des statues, des exclusions et des interdictions au nom de l’appropriation culturelle, la question se pose.

Entre la gravité des assassinats au nom d’un Dieu et la légitime critique des caricatures, il n’y a pas de commune mesure. Certaines « explications » donnent même froid dans le dos.

Le respect de la vie privée et la soumission à un groupe

Le respect de la vie privée d’un individu, oui, la soumission à un groupe qui menace ceux et celles qui osent caricaturer ou critiquer son programme, ses diktats et ses postures, non. D’ailleurs n’est-t-il pas étonnant qu’un seul courant religieux se prétende inattaquable… et le devienne ? Et que dire des intellectuels qui se soumettent à ces interdits. « Écrasons l’infâme », répétait Voltaire, qui n’a jamais incité à tuer ceux qui ne pensaient pas comme lui, bien au contraire.

Le renversement des attitudes est quand même extraordinaire, les agresseurs d’hier deviennent les victimes d’aujourd’hui. Comme il n’y a pas si longtemps, ce n’était pas le violeur qui était coupable, mais la violée qui était provocatrice. Les assassins des journalistes de Charlie Hebdo n’auraient fait que se venger des journalistes qui méritaient le sort que ces justiciers leur ont réservé, au nom de leur Dieu, bien sûr. Maurice Merleau-Ponty ne disait-il pas qu’au nom de Dieu on fait pieusement périr son adversaire ?

Il faudrait calmer le jeu, réclame-t-on souvent. Peut-être, mais de quel jeu s’agit-il ? Celui des nouveaux conquérants qui réussissent à faire taire tous les autres joueurs ? « Je suis Charlie, mais… », entend-on de plus en plus. S’il s’agit d’élargir nos connaissances et de mettre en perspective, tant mieux. J’ai toutefois la douloureuse impression que ce qui vient après ce « mais » n’est là que pour restreindre le sens et la portée de ce qui est dit avant.

Il faut souhaiter la paix et y travailler, sans douter de la bonne foi de ceux et celles qui expriment des opinions différentes, sans fermer les yeux non plus sur ceux qui passent de l’opinion défendue à des gestes inadmissibles. La paix, bien sûr, mais pas celle qui résulte de la soumission et de la servitude volontaire. Les excès sont manifestement possibles, mais ne doivent pas servir d’alibi. Je préférerai et admirerai toujours le courage de ceux et celles qui résistent et disent haut et fort, malgré les risques courus : non, assez c’est assez.

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