La laïcité en débat Opinions

Avons-nous le droit d’être ce que nous sommes ?

Le gouvernement du Québec a-t-il le droit d’instaurer la laïcité juridique de l’État ? Et s’il le fait, est-ce au détriment des droits des minorités et des individus ?

Ces questions sont au cœur du débat sur le projet de loi 21 et nous ramènent à un débat plus ancien sur les droits collectifs et les droits individuels. Et ouvre en plus la porte à un questionnement plus récent : dans une société multiculturelle, y a-t-il une place pour les droits collectifs ? 

Le Québec forme une nation distincte à l’intérieur du Canada et de l’Amérique du Nord. Sa population est très majoritairement d’origine, de langue et de culture française et ses gouvernements, démocratiquement élus, cherchent à protéger cet héritage dans un environnement nettement anglophone. Ils l’ont fait en respectant les droits des minorités et en s’appuyant sur la recherche du bien commun pour lequel ils étaient mandatés. 

S’il fut très catholique dans le passé, le Québec, sous ce rapport, a beaucoup changé. Une faible minorité de Québécois articulent leur vie autour des dogmes et préceptes de la foi catholique. Cette baisse de pratique religieuse s’est accompagnée d’un sentiment général que la recherche du bien commun devait s’inspirer d’autres valeurs que celles de la religion : des valeurs d’égalité, d’intégrité, de partage et de respect des citoyens, pour n’en nommer que quelques-unes. 

Parallèlement à ce mouvement fondamental, le Québec est devenu une terre d’immigration, accueillant année après année des contingents importants d’étrangers de langues, de cultures et de religions diverses. Ces nouveaux arrivants se sont largement concentrés dans la région de Montréal, formant des communautés relativement homogènes, aptes à faciliter leur adaptation. 

Interculturalisme et multiculturalisme 

Le gouvernement québécois soutient ces nouveaux citoyens et l’expression de leurs différences dans sa politique d’interculturalisme qui préconise des rapports harmonieux entre cultures, axés sur un mode d’intégration qui ne cherche pas à abolir les différences, tout en favorisant la formation d’une identité commune. Cette orientation diverge de la politique canadienne fondée sur le multiculturalisme, laquelle est axée sur le respect et la promotion de la diversité ethnique et valorise le maintien dans le temps de communautés immigrantes continuant de se distinguer par leurs coutumes, leurs valeurs et leur religion. Le Canada devient une communauté de communautés qui adhèrent à des principes politiques sans références culturelles communes. 

Cette approche du multiculturalisme sans convergence culturelle a toujours été perçue au Québec comme une façon d’écarter la notion des peuples fondateurs, d’ignorer la différence québécoise et de nier ses implications. Elle trouve notamment une dimension constitutionnelle depuis que le multiculturalisme a été inclus dans la Loi constitutionnelle de 1982 comme une caractéristique de la société canadienne. Inutile de rappeler que le Québec s’en est dissocié en refusant de signer l’accord de rapatriement de la Constitution qui l’incorporait. 

La contestation de la laïcité de l’État 

Le gouvernement du Québec, détenteur du pouvoir légitime de déterminer l’intérêt général, veut instituer la laïcité de l’État tout en laissant les individus libres de pratiquer la religion de leur choix. Il est soutenu, ce faisant, par une large majorité de Québécois. Son projet est cependant contesté sur la base de l’interdiction de port de signes religieux pour certaines catégories d’employés, ceux qui exercent la puissance coercitive de l’État. Il voudrait également étendre cette interdiction aux personnes en autorité ou aux nouveaux enseignants de niveaux primaire et secondaire. Cet ajout ne m’apparaît pas nécessaire et devrait être reconsidéré avant l’adoption du projet de loi.

Élargir la portée de l’interdiction au-delà des magistrats et des policiers ne semble pas reposer sur des bases factuelles solides.

D’autres que moi l’ont déploré et demandé au gouvernement de modifier son projet en ce sens. Je les appuie. 

Ceci dit, la contestation s’appuie essentiellement sur le droit des individus de pratiquer leur religion dans toutes les circonstances de leur vie, y compris au travail. Les empêcher de le faire au service de l’État serait une atteinte fondamentale à la liberté de religion. Celle-ci semble devenue avec les années une sorte de liberté première qu’on ne pourrait d’aucune façon limiter sans attenter gravement à leurs droits de citoyen. À telle enseigne que certains n’hésitent pas à traiter le gouvernement de xénophobe, de raciste et font même la promotion de la désobéissance civile. De tels excès de langage sont inacceptables et incompatibles avec la démocratie québécoise. Les gens qui s’en font les porte-parole mettent l’accent sur une conception des droits et du communautarisme existant en milieu anglophone qui n’a jamais été partagé par la majorité des Québécois. 

Le refus de la société distincte 

Ces excès rappellent cependant toute la difficulté et tout le danger qu’il y a pour le Québec à se singulariser dans le contexte canadien. On n’accepte pas facilement son caractère distinct et ses particularités. On grossit en les déformant les écarts par rapport à la normalité canadienne.

Qu’y a-t-il de si effroyable dans un projet de loi sur la laïcité de l’État ajusté ? À mon avis, rien qui justifie autant d’émotions et de propos injurieux.

Le gouvernement tient compte de l’évolution de la population et ajuste son administration en conséquence. Dorénavant, l’État québécois non seulement s’abstiendra de favoriser une religion par rapport aux autres, comme le fait l’État canadien, mais il veut dépasser le concept de neutralité en devenant laïque, ce qui signifie indépendant de toute confession religieuse. Il n’empêche pas les citoyens de pratiquer leur religion comme ils l’entendent, sauf pour certains d’entre eux dans l’exercice de leurs fonctions. Le droit au travail n’inclut pas le droit automatique de porter les signes ostensibles de sa religion dans toutes circonstances ni la liberté de religion le droit absolu d’être incorporée dans le monde du travail. 

Disposition de dérogation

On reproche aussi l’inclusion dans le projet de loi de la disposition de dérogation qui aurait pour conséquence d’empêcher tout recours en vertu de la Charte des droits et libertés. Or, tout le monde au Québec sait que sans cette disposition, un activisme judiciaire empêchera la mise en œuvre effective de la loi ; pensons au récent projet de loi 62. On invoque aussi le fait qu’il n’y aurait qu’une situation de crise pour justifier l’utilisation de la « clause nonobstant ». On ne trouve rien de tel dans l’histoire de l’utilisation de cette clause ni dans la jurisprudence. Elle ne fait qu’affirmer la prédominance du jugement des élus sur celui des juges et ne s’applique que pour une durée limitée. Pourtant, cette disposition du projet de loi, aux yeux des contestataires, apparaît comme le point d’orgue, la confirmation de tout le mal que l’on pensait du gouvernement du Québec. Quel dérapage ! 

La vraie question, c’est la suivante : est-ce que le Québec a le droit d’être différent du reste du Canada, et jusqu’où peut-il aller sans être accusé de tous les maux ?

La laïcité en débat Opinions

Les enseignants ont-ils un rôle de coercition ?

Les enseignants d’aujourd’hui n’ont pas pour mandat d’être coercitifs. Ils sont devenus au fil du temps des guides pour notre évolution professionnelle et personnelle.

Notre société a changé et le système scolaire aussi. La société elle-même a désiré et mis en place ces changements. On y a introduit l’ouverture au monde avec des connaissances scientifiques diversifiées et des modèles variés. Cependant, tout n’étant pas scientifique, la créativité et la diversité des opinions sont aussi valorisées. 

L’école a maintenant pour mission d’améliorer les connaissances des élèves, mais aussi de leur donner les outils d’analyse nécessaires pour qu’ils fassent de bons choix professionnels et de bons choix de vie pour eux-mêmes. On veut que l’élève acquière des connaissances, mais on veut aussi qu’il soit créatif dans un environnement moins contraignant que dans les années passées. Nous tenons à la liberté de pensée. 

Tout être humain peut pratiquer ou non une religion. C’est un droit très bien reconnu. Pour ceux qui ont la foi, et je ne parle pas ici des extrémistes qui tentent d’imposer leurs idées et croyances par la force, pratiquer sa religion peut être très positif.

Signes expressifs

Or l’être humain exprime en paroles et en gestes ses idées, ses valeurs et même ses croyances. Parfois et même souvent, il ajoute des vêtements, des objets, des bijoux, des coiffures qui parlent pour lui. Tous ces signes expressifs font en sorte qu’une personne se dévoile à l’autre. Faut-il ôter tout cela ? Faut-il aseptiser tout notre environnement ? Faut-il enlever des yeux de nos enfants et jeunes adolescents tout ce qui n’est pas de nous, tout ce qui est différent ? De peur de quoi au juste, de changer, de devoir accepter la différence, d’être convertis à cette différence ? 

Il est bien mieux de permettre à nos enfants de connaître la différence. Elle est partout de toute façon.

Notre défi est plutôt de donner à nos enfants, et ce, dès le plus jeune âge, une éducation ouverte qui leur permettra de discuter, de comparer, d’analyser, de faire des choix avec le plus de renseignements objectifs possible. Leur fermer les yeux atténuera leur intelligence, développera chez eux des préjugés, les empêchera de penser et de poser les questions nécessaires pour faire leurs choix de façon plus éclairée. 

Pour l’avoir vu dans ma pratique, je n’ai aucun doute que les enseignants ainsi que toutes les autres personnes en relation avec le public, malgré leurs croyances avec ou sans port de signes distinctifs, sont capables d’agir professionnellement. En respect de leur code d’éthique et du rôle pour lequel ils sont formés, ces intervenants le font d’ailleurs déjà très bien. 

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.