James Ellroy

« Je suis convaincu que j’irai au paradis »

Entre deux romans, l’écrivain américain publie deux enquêtes criminelles qu’il a menées pour Vanity Fair. Afin de mieux sonder la noirceur des âmes.

Le « Demon Dog » nous ouvre la porte de son appartement de LoDo, à Denver. Un antre élégant, maintenu dans une pénombre qui pourrait être inquiétante si James Ellroy ne montrait pas une bonne humeur rassurante. L’écrivain, qui vient d’achever la suite de Perfidia, vit une période faste. Et accepte de prendre la pose sous le soleil lumineux du Colorado.

Paris Match. Pourquoi vivez-vous aujourd’hui à Denver, vous, l’homme de Los Angeles ?

James Ellroy. Vous savez, j’ai déjà vécu ailleurs… C’est mon ex-femme, Helen Knode, qui m’a dit : « Il faut que tu viennes t’installer ici ! » [Il habite sur le même palier qu’elle.]

Vous vous déplacez sur le territoire américain en fonction de vos histoires d’amour ?

[Pensif.] Euh, oui, c’est vrai. Mais, de toute façon, qu’est-ce qui me retenait encore à Los Angeles ? Ici, à Denver, il ne pleut pas, il neige, c’est mieux ! Et puis, j’aime les lieux neutres qui ressemblent vraiment à l’Amérique. À New York, on ne se sent pas en Amérique, c’est trop urbain, il y a trop de culture, trop de saletés, ce n’est pas sain. Denver a des qualités provinciales. Les gens ont une attitude convenable, décente… Pas comme à Los Angeles, où chacun veut faire carrière dans le cinéma. À New York, c’est pareil, tout le monde se prend pour une rock star. Ici, personne ne sait qui je suis. Les vraies stars, ce sont les joueurs de football américain, de baseball ou de basket.

Vous qui vous considérez comme le meilleur écrivain au monde, ça ne vous gêne pas, cet anonymat ?

Pas du tout. Je ne veux plus fréquenter le milieu des artistes. Je préfère avoir affaire à des gens qui ont un vrai boulot et qui attendent leur feuille de paie. Aujourd’hui, j’ai pour amis un vendeur mexicain, un prof de fac, un fonctionnaire chargé des anciens combattants…

Il n’y a pas si longtemps, vous vous distinguiez par vos déclarations fracassantes. Ce n’est plus le cas. Pourquoi ?

Les gens mettent parfois du temps à grandir… C’est mon cas, je suis devenu adulte sur le tard. Et puis, parfois, vous vous réveillez fatigué, vous prenez quatre expressos à la file et ça vous met en pétard, comme Donald Duck ! [Il se met à imiter le canard de Walt Disney.]

Les provocations, ça faisait aussi partie d’un jeu, non ?

C’est vrai…

Peut-être parce que vous n’aimiez pas qu’on vous titille sur Reagan ou sur Obama… Rien à dire sur Trump ?

Ça fait quelques livres que j’ai décidé de ne plus m’exprimer sur la politique. Ça divise les gens et ça ne produit que des réactions agressives. Je ne réponds plus jamais à des questions concernant l’Amérique d’aujourd’hui, qu’il s’agisse d’Obama, de Trump, de Jean-Marie Le Pen ou d’Emmanuel Macron…

Vous auriez aimé être journaliste ?

J’écris des articles pour la presse, mais jamais sur l’actualité brûlante. Je ne suis pas reporter. Je ne suis pas le type qui va dans la rue pour contacter ses informateurs ou confesser les flics. Je veux sonder l’infrastructure humaine qui se cache derrière les épisodes les plus retentissants du XXe siècle, et je recherche une grande histoire d’amour entre un homme et une femme qui entre en interaction avec ces grands événements. Ainsi émerge une histoire cachée que personne ne connaissait… sauf moi ! C’est le moteur de mes livres. Je n’essaie pas d’expliquer la réalité.

Est-ce facile de se mettre dans la peau d’un flic pourri et détestable ?

Oui. Car, même si je ne bois pas et ne me drogue pas, je sais reconnaître le mal. Quel que soit le point de vue que je dois adopter au cours du récit, je l’assume. Et mon imagination criminelle est vraiment très fertile. Si je hais le crime, je conçois très bien ce qui se passe de ce côté… Avec ma plume, je peux flinguer les Kennedy, envahir le Cuba de Castro, détruire les droits civiques dans le Sud des années 60, sans que personne ne soit blessé pour autant. C’est juste une histoire.

Pourquoi l’Amérique est-elle aussi violente, à votre avis ? En 2017, il y a eu plus de 11 000 morts par arme à feu !

En réalité, les crimes violents sont en diminution : 11 000 meurtres sur plus de 300 millions d’habitants, ça ne me semble pas tant que ça… Je ne me sens pas en danger dans mon pays. Je possède trois armes, dont un 44 Magnum, celui de Clint Eastwood dans Magnum Force.

Est-ce rassurant de posséder une arme ?

Le port d’armes varie selon les États. Je suis heureux d’avoir le droit d’en posséder et d’en porter. Mais là on parle de l’Amérique d’aujourd’hui, donc stop !

Les recherches ADN pour résoudre des affaires criminelles vous intéressent ?

Pas du tout. Le crime contemporain m’indiffère. Je n’utilise jamais d’ordinateur, j’écris à la main. Je ne possède pas de téléphone portable ni de télévision. Mais je sais lire un livre et conduire une voiture… même si je suis incapable d’utiliser l’ordinateur de bord. J’ai 70 ans et ma vie marche comme il faut.

Est-ce que la mort vous fait peur ?

Elle ne m’inquiète pas. Avant, j’étais très angoissé par ce qui arriverait après… Aujourd’hui, je sais qu’il faut toujours passer à autre chose, se fixer un autre objectif. En ce moment, je n’ai plus de boulot, j’attends que mon éditeur m’envoie la version finale du manuscrit… Alors je suis comme ce monstre de Gila que vous voyez dans mon salon [il montre sa sculpture animalière et prend une voix d’outre-tombe] : il a faim, il faut qu’il bouffe de la chair fraîche… Ça, c’est moi !

Vous êtes donc le prédateur de la littérature…

Mais je ne veux faire de mal à personne, je veux juste m’atteler à mes tâches.

Quelle est la plus grande qualité d’un écrivain ?

Le talent. Mais je suis aussi un bourreau de travail, car je suis un anxieux et je veux assurer mes arrières. J’aime gagner de l’argent, payer mes factures, prendre soin des gens qui comptent pour moi. Et faire de l’exercice, car c’est bon pour la santé. Je pense être une personne vertueuse, qui a de bons instincts en ce qui concerne l’écriture. Je prépare mes intrigues dans les moindres détails. Le seul plan de la suite de Perfidia fait 470 pages. Personne à ma connaissance n’a jamais accompli un tel travail !

Comment sera cette suite ?

Elle sera plus ample que le premier tome et sera publiée chez Rivages en 2019. On retrouvera de nombreux personnages du premier volume, qui se terminait le 29 décembre 1941. Le roman commence le jour du nouvel an et s’achève au printemps 1942. Il y sera encore question des camps d’enfermement où étaient parqués les Japonais. Beaucoup de scènes se déroulent au Mexique… Dudley Smith, désormais engagé dans l’armée, stationne à Ensenada et va commettre de très mauvaises actions, car c’est un sale type…

De moins en moins de gens lisent, vous croyez qu’ils sont prêts à s’attaquer à des pavés ?

Moi, je vends toujours des tas de bouquins, et je ne m’inquiète pas de ce qui arrive aux autres. Je suis un septuagénaire en pleine forme qui doit encore écrire cinq bouquins. Et j’y arriverai !

Croyez-vous en Dieu ?

Oui, je crois en la divinité de Jésus-Christ, je crois à la Résurrection et je suis convaincu que j’irai au paradis.

Pensez-vous alors que certains individus sont condamnés à brûler en enfer ?

C’est dur à avaler, mais l’existence n’est pas censée être facile. La rédemption n’est pas une sinécure ! La vie est une lutte de chaque instant. Ce n’est pas une question de gauche ou de droite.

Pour votre part, vous êtes donc sûr d’avoir remporté la partie ?

Non. Nous sommes tous en sursis, à cause de la folie de notre condition humaine. Personne n’est parfait…

Reporter criminel

James Ellroy

éd. Rivages

206 pages

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