Attentat de Nouvelle-Zélande

« Comment a-t-il pu venir détruire notre pays ? »

CHRISTCHURCH — Awhi. En maori, cela signifie se soucier de l’autre, le protéger, l’aimer. Et samedi matin à Christchurch, les Néo-Zélandais de toute origine sont venus par centaines témoigner cet awhi aux victimes de la tuerie qui a fait 49 morts et 42 blessés, tous de confession musulmane, vendredi, dans deux mosquées de la ville.

Sue Naidoo et sa famille sont venues déposer des gerbes de fleurs aux abords de la mosquée Al Noor, dans un mausolée improvisé où s’empilaient de nombreux bouquets.

« C’est injuste que cet événement arrive en Nouvelle-Zélande, a lancé la femme de confession hindoue. Ça ne correspond pas à ce que nous-mêmes avons vécu dans ce pays. Les Néo-Zélandais ont toujours été si accueillants. »

Ses fils de 11 et 13 ans l’accompagnaient. « Le plus jeune n’a pas dormi de la nuit. Il était terrorisé. Il ne comprend pas toute cette violence. Je voulais revenir au parc Hagley [qui borde la mosquée Al Noor] pour le rassurer. Je veux qu’il se sente en sécurité. »

Seulement, il régnait samedi matin dans le parc un calme qui contrastait avec l’animation habituelle. Quelques coureurs, une poignée de cyclistes… Mais pas de rires ou de cris d’enfants. Seulement un silence pesant.

Même ambiance de recueillement au jardin botanique de la ville, où plusieurs passants étaient venus déposer des fleurs au pied d’un mur. Sur l’un des bouquets, ce mot : « Vous êtes aimés, vous êtes bienvenus, vous êtes des Kiwis. »

Pour Stephanie Waterhouse et Lisa Scott, les marques de soutien allaient au-delà des mots : elles n’ont pas hésité à étreindre un homme et sa mère qui sortaient de l’hôpital. Ces derniers venaient s’enquérir de l’état de santé de la fille d’un ami, touchée par le tireur. 

« J’ai le cœur brisé. Je ne veux jamais que dans mon pays, ce genre de drame soit vu comme normal… »

— Stephanie Waterhouse

Pour Tohedul, un homme d’origine bangladaise arrivé au pays il y a un an et demi, les marques de sympathie de ses concitoyens mettent un peu de baume sur sa peine. « J’ai perdu mon colocataire, il était comme mon frère, a-t-il lancé en pleurant. Je savais qu’il était allé à la mosquée pour prier. Moi, j’étais au travail. Ma femme m’a appelé pour m’informer de ce qui s’y passait. J’ai essayé de l’appeler. Sans succès. » Il a appris la funeste nouvelle vers minuit. « Je voudrais que le gouvernement nous protège mieux, pour que ça ne nous arrive plus, a-t-il dit. Mais quoi qu’il en soit, je vais rester en Nouvelle-Zélande. »

Un tremblement de terre humain 

Selon Henry Jaiswal, ancien responsable d’un centre pour immigrants de la ville, aucun signe avant-coureur ne pouvait laisser présager pareil drame. « Les musulmans composent autour de 1 % de la population en Nouvelle-Zélande et il n’y avait aucune tension entre eux et les autres habitants de Christchurch. La ville est petite, les musulmans font partie intégrante de la communauté. Nous sommes tous en état de choc, nous n’avons pas l’habitude de vivre des évènements du genre. Nous sommes très résilients à l’égard des catastrophes naturelles, puisque nous avons connu le plus gros tremblement de terre du pays [en 2011] et de gros incendies. Mais nous sommes démunis face à un drame comme celui-ci. »

Pour Warren Eade, les évènements de vendredi ne sont rien de moins qu’un tremblement de terre humain. Et d’une magnitude telle qu’il laissera des cicatrices. 

« On voudrait que la vie continue comme elle était, mais ce sera très difficile. Ça risque de bouleverser notre vie et l'avenir de nos enfants. »

— Warren Eade

Les enfants ont déjà été perturbés par la tuerie de vendredi : la grande majorité a été confinée à l’intérieur des écoles jusqu’à près de 18 h. « Le professeur nous a dit que la police nous demandait de rester en classe. On avait tous très peur, il y avait des gens qui pleuraient », a expliqué Mila Talenu, 11 ans.

Sa mère, Tarina Stephens, ne cachait pas sa colère à l’égard du tueur, qu’elle refuse de nommer. « Comment a-t-il pu venir chez nous, détruire notre pays, changer notre façon de vivre ? Il a amené la haine sur nos terres. Ce que nous faisons le mieux est d’accueillir les gens qui arrivent chez nous, et nous allons continuer à le faire. Malgré lui. »

« Je ne veux rien savoir de lui, a ajouté Jo Eade. Je veux qu’il sorte de nos vies, de notre pays, pour qu’on puisse se reconstruire, tous ensemble. »

— Avec Janie Gosselin, La Presse

Les nouvelles du jour

Le suspect comparaît

Le suspect, Brenton Harrison Tarrant, 28 ans, originaire d’Australie, a comparu samedi à Christchurch, où un juge a lu l’acte d’accusation. Il n’a laissé transparaître aucune émotion, selon les médias présents. Il restera détenu jusqu’à sa prochaine comparution, le 5 avril. Pour des raisons de sécurité, le palais de justice avait été fermé au public. « Une enquête complexe est en cours à propos de cette attaque terrible, et la police a plusieurs priorités aujourd’hui en ce qui concerne l’enquête et la collecte d’information », a noté dans un message publié sur les réseaux sociaux le commissaire Mike Bush, du service de police de Nouvelle-Zélande. D’autres accusations pourraient être portées contre Tarrant.

« Nous vous rejetons »

« Vous nous avez peut-être choisis, mais nous, nous vous rejetons et vous condamnons totalement », a affirmé la première ministre de Nouvelle-Zélande Jacinda Ardern, en s’adressant aux responsables de l’attaque terroriste de vendredi. Après avoir arrêté deux autres suspects armés, la police soupçonnait samedi que le tireur avait finalement agi seul. Le niveau d’alerte de sécurité nationale en Nouvelle-Zélande a tout de même été changé de faible à élevé. Mme Ardern a aussi lancé un message à la communauté musulmane, soulignant que dans bien des cas, les gens avaient « choisi » de s’établir dans ce pays de quelque 5 millions d’habitants. Un site web et une ligne téléphonique ont été mis en place pour permettre aux gens de signaler à des proches qu’ils sont saufs ou pour rapporter une personne disparue.

Des armes légales

Brenton Harrison Tarrant, le principal suspect de l’attaque, avait fait l’acquisition de ses cinq fusils de façon légale, a indiqué la première ministre de Nouvelle-Zélande dans sa conférence de presse. Il détenait un permis d’armes. Le tireur aurait utilisé cinq armes, dont deux fusils d’assaut semi-automatiques et deux fusils de chasse. La cadence rapide à laquelle le tireur a pu faire feu n’est pas étrangère au grand nombre de victimes faites en 36 minutes. Jacinda Ardern a promis de réviser les lois sur les armes à feu. Le gouvernement va bannir les fusils d’assaut semi-automatiques, a affirmé de son côté le procureur général David Parker, selon le New Zealand Herald. Le tueur avait inscrit différents noms et messages sur ses armes, en référence à d’autres tueries et au néonazisme.

« Nous aimons toujours ce pays »

L’imam qui dirigeait la prière dans l’une des deux mosquées attaquées a affirmé que cette attaque ne changerait rien à l’amour que portent les fidèles à la Nouvelle-Zélande. « Nous aimons toujours ce pays », a déclaré Ibrahim Abdul Halim, imam de la mosquée de Linwood, en promettant que les extrémistes ne parviendraient « jamais à entamer notre confiance ». M. Halim a fait un récit glaçant du moment où la sérénité de la prière a été brisée par les coups de feu. « Tout le monde s’est allongé au sol, et des femmes ont commencé à crier. Certains sont morts immédiatement », a-t-il dit. Mais, a-t-il assuré, les musulmans néo-zélandais se sentent toujours chez eux dans l’archipel du Pacifique Sud. 

— Janie Gosselin, La Presse, avec l’Associated Press, l’Agence France-Presse et le New Zealand Herald

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