république tchèque

La sécheresse gravée dans la pierre

Que font ces kayakistes tchèques autour de cette pierre striée d’inscriptions ? Ils contemplent, en temps réel, l’effet des changements climatiques sur le fleuve Elbe. Explications.

— D’après l’Agence France-Presse

La pierre

Depuis plus d’un siècle, quand le manque d’eau empêche les bateaux de naviguer sur le fleuve, le cours d’eau rétréci met à nu une pierre gravée, la « Pierre de famine ». En 1904, un batelier reconverti en aubergiste, Franz Mayer, a inscrit sur cette pierre le niveau d’eau exact qui clouait les radeaux à leurs embarcadères, privant beaucoup d’habitants de leur gagne-pain. En allemand, il a écrit : « Si tu me vois, pleure » (« Wenn du mich siehst, dann weine »).

La ville

Au début des années 1900, Děčín faisait partie de l’Autriche-Hongrie, où l’on parlait majoritairement allemand. Les radeliers au chômage « flânaient sur les bords du fleuve et gravaient les dates de ces années néfastes », raconte Vlastimil Pazourek, directeur du musée local. « D’où l’appellation “Pierre de famine” [Hungerstein, en allemand] », explique-t-il. Une vingtaine de ces pierres ont subsisté, dont celle de Děčín. La plus ancienne inscription sur celle-ci date de 1616. La ville de 50 000 habitants située au nord de Prague, à 20 km de la frontière allemande, fait désormais partie de la Bohême, en République tchèque.

Le fleuve

Depuis que Franz Mayer a laissé ses mots sur la pierre, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de l’Elbe, un fleuve long de 1109 km qui prend sa source en République tchèque et dont la majeure partie est située en Allemagne. À Děčín, le lit de l’Elbe a été approfondi pour faciliter la navigation et neuf barrages ont été construits au XXe siècle sur la Vltava, son principal affluent. Le niveau d’eau moyen y est de trois mètres. Mais la sécheresse fait son œuvre : la « Pierre de famine », visible dès qu’il baisse à 1,60 m, émerge maintenant plus de 100 jours par an.

Le niveau

Cet été, après une longue période sèche en République tchèque, le niveau de l’Elbe n’était plus, fin août, que de 90 cm à Děčín, entravant gravement la navigation. « Pour le transport fluvial, les complications s’annoncent dès que le niveau de l’Elbe à Děčín descend à environ 250 cm. Et s’il baisse encore, au-dessous de 115 cm, le transport n’est plus économiquement rentable », explique Jiri Petr, un responsable de Povodi Labe, l’autorité publique de gestion et de surveillance du tronçon tchèque de l’Elbe. La sécheresse a culminé le 22 août, touchant 94 % du territoire de la République tchèque. Pour Tobias Conradt, spécialiste allemand en hydrologie, « des niveaux peu élevés de rivières seront encore plus fréquents » à l’avenir. « Ce que nous considérons comme un extrême aujourd’hui deviendra réalité quotidienne dans les décennies à venir, à cause des changements climatiques. »

Les écologistes

Soutenu par l’actuel gouvernement, un projet de système de retenue d’eau pour élever le niveau de l’Elbe afin d’améliorer sa navigabilité se heurte à des protestations des écologistes. Ils redoutent un impact sur l’environnement et doutent de l’utilité de l’initiative, arguant que le système ferait monter le niveau d’eau uniquement sur le tronçon tchèque du fleuve, alors que le problème se pose aussi du côté allemand. « Depuis 2013, le transport des marchandises a toujours été paralysé par un niveau bas de l’Elbe en Allemagne, parfois même pendant sept mois de l’année. Cela démontre qu’un transport fiable sur l’Elbe jusqu’à Hambourg est une idée irréaliste », argue Nikol Krejcova, de l’organisation écologiste Arnika.

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