Stephen King

Écrivain surnaturel

Stephen King est l’écrivain le plus prolifique au monde, publiant chaque année un nouveau roman (jamais moins de 800 pages) tout en collaborant aux nombreuses adaptations cinéma et télévision que ses histoires inspirent. Son nouveau livre, Sleeping Beauties, a été écrit avec son fils Owen. Les deux hommes nous ont reçus dans les bureaux de leur éditeur new-yorkais.

Comment est née l’idée de ce roman à quatre mains ?

Owen King. Quand j’ai demandé à papa : « Que penserais-tu d’un livre où, un jour, les femmes ne se réveilleraient plus ? » Il a trouvé l’idée bonne, mais ne la voulait pas pour lui. De discussion en discussion, nous avons décidé d’écrire le bouquin à deux.

Stephen King. Owen a eu l’idée d’appliquer la situation de base – les femmes, volontairement, ne se réveilleraient plus – à un lieu principal où se déroule l’histoire : une prison. En grandissant, j’ai appris que les microcosmes reflètent les macrocosmes et que vous pouvez prendre les villes les plus petites pour y installer n’importe quelle histoire.

En travaillant avec votre fils, avez-vous reconnu un peu de votre imagination ?

S.K. Nos enfants ont un peu de mon imagination et un peu de celle de leur mère. Ils ont grandi dans cette atmosphère, parmi les livres, il y en a partout chez nous. Nous vivions au milieu de nulle part et ils n’avaient pas de télé, car pas de réception. Du coup, ils ont beaucoup lu.

O.K. En vacances, nous n’emportions pas de livres, papa nous racontait des histoires. Il partait du personnage de Spider-Man et il inventait au fur et à mesure de nouvelles aventures. Je n’ai jamais pensé que mon père était un type effrayant, même s’il sortait quand même des choses bizarres de son cerveau.

Étiez-vous deux écrivains travaillant ensemble au même niveau ou la relation père-fils s’est-elle installée entre vous ?

S.K. J’ai essayé d’instaurer une relation qui ne soit pas parasitée par la situation père-fils. C’était comme une partie de tennis, je tapais la balle et il me la renvoyait, sauf que ce n’était pas une balle, mais l’histoire et qu’on s’interrompait toutes les 35 pages pour relire l’autre et le réécrire. Nous savions que les gens liraient le roman en essayant de deviner qui a écrit quoi. Ce qui est intéressant ici, c’est que, pour moi, ce livre semble avoir été écrit par une troisième personne.

Owen, pouvez-vous nous dire au moins une chose que vous n’appréciez pas dans la collaboration avec votre père ?

O.K. La pression de me maintenir à son niveau ! C’est à la fois inspirant et effrayant.

Les personnages féminins ont toujours une très grande importance dans vos romans. Cela vient-il de votre enfance ?

S.K. Absolument ! Je n’ai été élevé que par des femmes, ma mère était mère célibataire, et cela bien avant que cette situation soit acceptée comme elle l’est aujourd’hui. Elle portait son alliance, bien que son mari l’ait abandonnée, et elle nous avait dit : « Si à l’école on vous demande ce que fait votre père, dites qu’il est dans la marine. » Ce qui était d’ailleurs probablement la vérité. Ma mère avait cinq sœurs, elles étaient toutes là. Je me suis marié avec une femme à la très forte personnalité qui a cinq sœurs, également très présentes. Quand j’ai commencé à publier des livres, un des grands facteurs de leur succès découlait du fait que je vivais et travaillais entouré de femmes.

Faut-il voir dans Sleeping Beauties une dimension politique ou sociétale ?

S.K. Nous avons écrit ce livre bien avant l’élection de Trump, donc il ne faut trouver aucune référence politique actuelle1, mais il y avait dans Dead Zone2 un personnage proche de lui. Si toutes les femmes s’endormaient, alors que je vois l’homme comme l’espèce querelleuse, la plus agressive, celle qui perd vite son sang-froid, la situation empirerait vite. Regardez celle que nous avons avec Donald Trump et Kim Jong-un, deux mâles alpha qui se cherchent, qui s’affrontent. J’ai vu un dessin montrant Donald et Kim comme des bébés portant des couches, chacun assis sur un missile nucléaire et se menaçant du poing. Si les hommes s’endormaient, il n’y aurait pas d’histoire, car les femmes s’en sortiraient. Mais une société matriarcale ne serait pas non plus idyllique. Ce matin, mon épouse m’a téléphoné et m’a dit : « Stephen King – quand elle m’appelle comme ça, c’est qu’elle a un truc sérieux à me dire et que j’ai intérêt à écouter –, aujourd’hui, tu ne parles pas de Donald Trump ! » Donc nous allons changer de sujet…

Vous avez 70 ans, pouvez-vous imaginer de vous arrêter ?

S.K. Chaque jour je me pose la question : « Est-ce que l’âge me fait perdre mes qualités et facultés intellectuelles. Pourrai-je encore écrire dans dix ans ? »

Que faites-vous quand vous n’écrivez pas ?

S.K. Je lis, j’ai toujours un bouquin avec moi. J’écoute aussi des livres audio en CD ou cassette. Owen m’a offert un jour un enregistrement de Guerre et paix lu par lui, j’étais impressionné, ça faisait quand même 2000 pages.

Pensez-vous encore à l’accident dont vous avez été victime3 ?

S.K. Oui, car je vis avec des séquelles. Mais je me dis que j’aurais pu être paralysé comme Christopher Reeve, ou estropié à vie. Ma tête a percuté le pare-brise, alors que le type roulait à 60, mais mon cerveau est intact. Peut-être que, comme certains joueurs de football [américain], je vais progressivement oublier qui je suis, mais pour l’instant ça va. Je me suis servi de cette expérience dans mes livres de façon thérapeutique.

On dit que vous avez racheté le véhicule pour le détruire vous-même avec une masse. Est-ce vrai ?

S.K. Pas tout à fait. Mon épouse a racheté la fourgonnette et l’a fait détruire, car elle ne voulait pas le voir revendu sur eBay. Mais j’aurais bien aimé le détruire moi-même.

Ça, le film tiré de votre roman, est un énorme succès. Que pensez-vous de cette adaptation ?

S.K. J’ai trouvé le résultat excellent. Il y a des choses qui sont dans le livre et qui ne sont pas dans le film, et d’autres qui ont été rajoutées, mais tout fonctionne. Andy Muschietti a très bien filmé les enfants.

Comment vous est venue cette idée d’un clown tueur en série ?

S.K. J’étais dans le Colorado, ma voiture est tombée en panne. Je suis rentré à pied chez moi, il y avait 5 km à parcourir à travers un parc. Pour me distraire quand je marche, je me raconte des histoires. J’ai commencé à penser à un clown qui attaquait les enfants. Je développe toujours les histoires que j’imagine en me posant une seule et unique question : « Et maintenant, qu’est-ce qui pourrait arriver de pire et d’encore plus horrible ? » Et ça fonctionne bien comme ça !

1. L’interview a eu lieu avant que n’éclate le scandale Harvey Weinstein. Cette affaire, que l’on peut associer par certains points à Sleeping Beauties, ne fut donc pas abordée. 

2. Roman publié en 1979 mettant en scène un candidat à la Maison-Blanche et partisan de la guerre nucléaire. 

3. Le 19 juin 1999, Stephen King est renversé par une camionnette. Cinq opérations et des années de rééducation furent nécessaires à son rétablissement.

Stephen King en chiffres

60 romans et essais

200 nouvelles

350 millions de livres vendus

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