La planète économique

Tous pour un ou un pour tous ?

Produire tout ce dont on a besoin soi-même et ne dépendre de personne, ne serait-ce pas merveilleux ? En ces temps de pandémie, beaucoup de dirigeants politiques rêvent d’autosuffisance, à commencer par le président des États-Unis.

« Mon objectif est de produire tout ce dont l’Amérique a besoin et d’exporter dans le monde entier, y compris des médicaments », a assuré Donald Trump la semaine dernière en visitant un distributeur américain d’équipement médical. Ce serait infiniment mieux, selon lui, que de se fier aux « stupides chaînes d’approvisionnement mondiales ».

Avant de lui donner raison, on peut commencer par se demander qui achèterait les produits américains si tous les pays du monde se mettaient à produire tout ce dont ils ont besoin.

On peut aussi faire une distinction entre les produits de première nécessité, comme les médicaments, et tout le reste. C’est une chose de manquer d’équipement médical qui peut faire une différence entre la vie et la mort, et d’autres biens comme des vélos ou des voitures.

Le commerce de médicaments et d’équipement médical est une énorme business, nous rappelle la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD). Cela représente 5 % de tous les biens échangés dans le monde, soit 2000 milliards de dollars américains pour l’année 2019.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, tout n’est pas produit en Chine ou en Inde. Pour les produits médicaux (y compris les médicaments), l’Allemagne, les États-Unis et la Suisse sont les principaux exportateurs mondiaux, avec une part de 35 % du marché. Pour l’équipement personnel de protection, comme les masques et les blouses, qui ont tant manqué partout dans le monde, l’Allemagne, les États-Unis et la Chine fournissent 40 % du marché mondial.

Il faut souligner que la part de marché de la Chine est plus élevée dans les produits à faible valeur ajoutée, comme les masques, dont elle est le plus important exportateur, que dans les médicaments.

À peu près tous les pays du monde remuent ciel et terre pour s’assurer d’avoir assez d’équipement médical pour soigner leur population atteinte de la COVID-19. Le réflexe généralisé est de se dire qu’à l’avenir, il faudra s’arranger pour être autosuffisant.

La question s’est posée même en Allemagne, pourtant un important producteur d’équipement médical, qui a aussi fait face à une rareté de masques et de blouses. Des chercheurs de l’IFO, un institut de recherche économique établi à Munich, ont cherché à savoir ce qui pourrait être amélioré pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise.

Leur première constatation est toute simple : tous les pays devraient avoir une réserve de médicaments et d’équipement médical stratégique, suffisante pour durer le temps qu’il faudrait pour en produire localement en cas de crise majeure.

Beaucoup de pays, à commencer par les États-Unis, ont des réserves stratégiques de pétrole, d’autres stockent de la viande et le Québec a même une réserve stratégique de sirop d’érable ! La logique de stocker des médicaments de base et des équipements personnels de protection devrait s’imposer d’elle-même.

Interdépendances

L’étude souligne aussi que les médicaments et l’équipement médical ne devraient être soumis à aucun droit tarifaire, en raison de leur importance vitale. Cela semble aller de soi, mais ce n’est pas le cas. Des tarifs fluctuant entre 17 % et 67 % sont appliqués au savon antiseptique, et certains équipements de protection sont frappés de droits allant jusqu’à 27 % dans certains pays, selon l’Organisation mondiale du commerce.

La tentation d’imposer des tarifs pour protéger les entreprises locales contre les producteurs à bas coût serait forte dans les pays riches qui voudraient se mettre à fabriquer ce qu’ils importaient auparavant.

La conclusion des chercheurs allemands est intéressante. La division internationale du travail en cas de pandémie est un avantage, soutiennent-ils. « Les épicentres d’une pandémie changent au fil du temps : alors que l’Europe et un peu plus tard l’Amérique du Nord connaissent de fortes flambées, la République populaire de Chine et d’autres parties de l’Asie peuvent déjà augmenter leurs capacités de production », soulignent-ils.

Autrement dit, quand un pays tombe au combat, un autre peut prendre la relève. Il vaut mieux avoir de nombreux fournisseurs installés un peu partout dans le monde que de compter sur un seul, même si c’est une entreprise locale. À quoi servirait-il en effet d’être autosuffisant en masques si notre usine est obligée de fermer en raison de la pandémie de coronavirus, d’une inondation ou d’un autre désastre naturel ?

La dépendance d’un pays diminue avec l’augmentation du nombre de ses fournisseurs et avec leur diversification géographique. On peut méditer là-dessus. Il est peut-être prématuré d’annoncer la mort de la mondialisation.

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