BoutiqueS en ligne

Gratuit, sauf que…

Montres, bracelets, étuis d’iPhone : de plus en plus de boutiques en ligne offrent des articles gratuits, à condition de payer les frais de livraison. Arnaques, coups de publicité ou véritables aubaines ? La Presse fait le point.

UN DOSSIER DE CHARLES-ÉRIC BLAIS-POULIN

Zéro dollar et trop cher

Sur papier, l’offre est alléchante : des montres, des étuis de téléphone, des bracelets et d’autres accessoires mode qui vaudraient jusqu’à 100 $ sont offerts « gratuitement » par des boutiques en ligne au look branché. Or, loin de faire une bonne affaire, les clients paient au bout du compte beaucoup trop cher pour un produit de piètre qualité. Et ce, s’ils le reçoivent… Explications en quatre temps.

1- Des frais cachés

Sur les réseaux sociaux ou sur leur site web, des boutiques en ligne annoncent l’impossible : des accessoires mode gratuits. C’est le cas de l’entreprise québécoise Poire & Co, qui rejoint quelque 4000 abonnés sur Facebook. Entre autres produits en promotion, la montre Terra, d’une valeur affichée de 60 $, était récemment offerte à… 0 $.

« Un client heureux en vaut dix, nous préférons donner des montres GRATUITES au lieu de dépenser dans de grosses campagnes publicitaires, explique la boutique sur sa page. Il n’y a pas meilleur marketing que le bouche-à-oreille. Comme on dit, c’est une situation Win-Win ! »

Mais la gratuité a un prix. Pour finaliser la transaction, les clients doivent payer des frais de livraison et de manutention de 10 $. Sur certains sites européens, ces frais atteignent jusqu’à 45 $. Or, selon la Loi sur la protection du consommateur, c’est le « prix tout inclus » et non l’apparente gratuité du produit qui doit être mis en évidence dans les publicités. « Lorsque la livraison est incontournable, c’est-à-dire qu’il n’est pas possible de se procurer le bien autrement, son coût doit être intégré dans le prix tout inclus », explique Charles Tanguay, porte-parole de l’Office de la protection du consommateur.

2- De faux prix de référence

Les prix « courants » des produits gratuits oscillent entre 30 et 100 $ sur les différents sites que nous avons consultés. Une montre offerte à 0 $ sur le site Poire & Co en décembre valait, selon la boutique, 55 $. Grâce à une recherche par image, il a été aisé de retrouver le même produit sur le marché en ligne chinois Alibaba. Lors de notre commande, la montre s’y détaillait plutôt 2,90 $, livraison incluse. Il s’agit donc d’une somme trois fois inférieure à celle déboursée pour la montre « gratuite ».

Élodie Mériaux, porte-parole chez Option Consommateurs, voit souvent passer ce genre d’offres improbables sur les réseaux sociaux, « une pratique répandue », selon elle. Une amie aux aguets l’a justement renseignée sur une montre gratuite qui lui siérait sans doute. « J’ai remarqué que la montre en question était la même que celle que mon chum avait achetée sur eBay pour 1 $ », dit-elle. Les articles gratuits annoncés par les boutiques québécoises, françaises ou américaines sont tous facilement trouvables pour 5 $ ou moins, livraison incluse.

Élise Thériault note que les commerçants doivent avoir vendu une quantité significative de produits au prix courant – c’est-à-dire sans rabais – pour pouvoir afficher légalement cette valeur de référence. « En faisant miroiter des rabais, on suscite l’enthousiasme du consommateur, mais la loi interdit toute fausse réduction. Aujourd’hui, avec internet, c’est beaucoup plus facile de comparer les prix et de suivre la valeur d’un objet. »

L’Office recommande quant à lui aux consommateurs « de toujours se méfier des offres gratuites, de bien lire les conditions et de faire des vérifications ailleurs sur le web ».

3- Un stock inexistant

Poire & Co affiche sa « montréalitude » en arborant l’enseigne lumineuse de Farine Five Roses sur sa page d’accueil, tandis que le site Trendine vante ses produits « exclusifs ». Malgré leurs décomptes d’« articles en stock », ce type de boutiques ne possèdent aucun stock physique. Les clients qui commandent sur leur site sont automatiquement pris en charge par des fournisseurs chinois. La page web n’est qu’une façade pour attirer les consommateurs. « Ces sites-là ont tout pour nous ensorceler, c’est trendy et joue sur le fait qu’on veut acheter local », dénonce Élodie Mériaux, dont l’avis négatif sur Facebook a été supprimé par la boutique Poire & Co.

Cette technique de vente, tout à fait légale, se nomme le « dropshipping ». L’envoi d’un colis léger à l’intérieur du Canada coûte facilement 10 $, alors que les frais postaux des entreprises chinoises sont anémiques, calculés en sous plutôt qu’en dollars. Les frais de livraison de 10, 20 ou 30 $ facturés aux clients par les intermédiaires occidentaux leur permettent donc de tirer un important profit de 300, voire 1000 % sur les accessoires « gratuits » ou écoulés pour quelques dollars.

Ce système complexifie en outre le suivi des transactions et des colis, dont les délais de livraison s’étirent de 3 à 10 semaines. Nous avons fait l’achat de quatre produits « gratuits » sur quatre sites différents et nous avons notamment reçu un boîtier de montre que nous n’avions jamais commandé. Une boutique nous a par ailleurs informé, une fois la transaction terminée, que les boucles d’oreilles « gratuites » n’étaient plus offertes par le fournisseur.

« Nous traitons présentement une plainte pour une montre qui n’a jamais été reçue », fait remarquer Élise Thériault, d’Option Consommateurs. Celle-ci précise qu’il appartient aux sociétés de crédit de rembourser les clients qui n’ont pas reçu leur commande 30 jours après la date prévue.

4- Un phénomène croissant

Le nombre de boutiques en ligne qui proposent des ersatz à prix nuls ou dérisoires explose sur le « marché gris », un vortex juridique qui permet aux entreprises internationales de se soustraire aux taxes et aux droits de douane. La société californienne Wish, notamment, attire plus de 30 millions de clients tous les mois avec des rabais qui atteignent 96 %. Selon Business Insider, l’entreprise en démarrage dépense quelque 100 millions de dollars par an pour attirer les jeunes internautes sur Facebook et vaudrait 8,5 milliards de dollars selon Forbes.

Les sous-produits proposés, qui imitent ceux de grandes marques comme Apple, Ray-Ban, Nintendo, peuvent presque toujours être achetés à moindre coût auprès des fournisseurs chinois, sur Alibaba, par exemple. Dans tous les cas, la qualité de la marchandise et le service après-vente entraînent leur lot de clients insatisfaits.

« Comme consommateur, quand c’est trop beau, quand on vend du rêve, il faut se questionner », conclut Élodie Mériaux, qui assure avoir perdu tout son enthousiasme vis-à-vis des offres mirobolantes.

Poire & Co n’a pas souhaité répondre à nos questions.

À la pêche aux « gratuités »

La Presse a commandé quatre articles offerts à 0 $ à la mi-janvier. Voici un aperçu de notre expérience.

Montre Terra

Site : Poire & Co

Prix de vente : 0 $

Prix courant affiché : 60 $

Tarif de la livraison : 9,95 $ (Bien que l’entreprise soit installée au Québec, nous n’avons pas payé de taxes sur les frais de livraison.)

Total de la facture : 9,95 $

Valeur réelle : 4,88 $ sur Alibaba (livraison incluse)

Date d’achat : 17 janvier

Délai de livraison :  de 21 à 49 jours ouvrables

Pas reçue en date du 3 mars

Étui de téléphone

Site : MakeupBrushesArt

Prix de vente : 0 $

Prix courant affiché : 38 $

Tarif de la livraison : 14 $

Total de la facture : 14 $

Valeur réelle : de 1 à 7 $ sur AliExpress et eBay (livraison incluse)

Date d’achat : 17 janvier

Délai de livraison :  de 2 à 8 semaines

Reçu le : 10 février

Boucles d’oreilles

Site : BohoLadies

Prix de vente : 0 $

Tarif de la livraison : 14 $

Total de la facture : 14 $

Valeur réelle : 6,83 $ sur AliExpress (livraison incluse)

Date d’achat : 18 janvier

Délai de livraison :  de 2 à 8 semaines

Reçue : non

Montre Skinchic

Site : Trendine

Prix de vente : 0 $

Tarif de la livraison  : 16 $

Total de la facture : 16 $

Valeur réelle : 2,58 $ sur AliExpress (livraison incluse)

Date d’achat : 17 janvier

Délai de livraison :  de 14 à 35 jours ouvrables

Reçue le : 7 mars

Et une surprise !

Nous avons trouvé dans notre boîte aux lettres un colis contenant un boîtier de montre en carton… vide. Un produit que nous n’avons jamais commandé et dont il nous a été impossible de connaître la provenance. Et hop au recyclage !

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