Chronique

Métier : ritualiste

Il y a quelques jours, j’ai signé une chronique dans laquelle je parlais des « gender reveal parties », ces fêtes où, par un moyen spectaculaire, on dévoile le sexe de son enfant à venir. Je concluais en disant que nous vivions dans une société en manque de rituels et que, malheureusement, on confondait bien souvent rituel et « freak show ».

Isabelle Gauvreau fait partie des nombreux lecteurs qui ont réagi à cette chronique. Son courriel m’a interpellé, car j’y apprenais qu’elle était ritualiste, c’est-à-dire qu’elle créait des rituels pour les gens. J’ai souhaité la rencontrer. En me rendant au café où nous nous étions donné rendez-vous, j’ai toutefois été assailli par le doute. Serais-je en face d’une illuminée, d’une « weirdo » qui voudra faire fuir les mauvais esprits autour de moi en exécutant une danse bizarre ?

Deux minutes après le début de notre conversation, j’ai su que la femme qui me parlait des cérémonies qu’elle organise pour les gens endeuillés était parfaitement saine et équilibrée. Pourquoi les endeuillés ? Parce qu’Isabelle Gauvreau a une nette préférence pour cette sphère de la vie. « Woody Allen dit que les chocs dans la vie enlèvent la brume dans les lunettes, me dit-elle de sa voix posée. C’est ce que j’aime le plus voir chez les gens. »

Isabelle Gauvreau fait partie de ces dizaines de ritualistes québécois (qu’on nomme aussi cérémoniants ou officiants) auxquels on fait de plus en plus appel lorsqu’on veut souligner la naissance, le mariage ou la mort de quelqu’un. « Je me suis demandé pourquoi les “ gender reveal parties ” ne venaient pas me chercher, reprend-elle. Les rituels doivent surtout accompagner un passage. Or, apprendre le sexe de son enfant n’est pas un passage. »

C’est après une longue carrière dans le domaine du cinéma qu’Isabelle Gauvreau a décidé de donner un coup de barre à sa vie. Celle qui est la conjointe de Pierre Corbeil, président fondateur du Festival Fantasia, a été de nombreuses années responsable de la section des courts métrages québécois.

Prise de lassitude, elle est allée chercher une formation en relations d’aide et en organisation de rites. « J’avais envie d’un rôle professionnel avec lequel je pourrais vieillir tranquillement », dit-elle.

Isabelle Gauvreau est ritualiste depuis trois ans. Au fil des expériences, elle a appris à créer des mises en scène qui arriment le rituel à la peine et à la mémoire des endeuillés. « Plus on fait de gestes signifiants pendant la cérémonie, plus on permet au deuil de bien s’enclencher », dit-elle.

Il n’y a pas si longtemps, le rituel de la mort durait plusieurs jours au Québec. Le défunt était exposé dans la maison. On avait le temps d’entrer au-dedans de soi. Aujourd’hui, tout se déroule en un temps éclair. De quatre jours on est passé à une demi-journée. La personne qui s’est éteinte devient subitement une figure abstraite, son apparence prend la forme d’une urne souvent exposée à côté d’une photo. La rencontre avec les proches dure deux heures, la cérémonie à peine 30 minutes. On passe vite aux petits sandwichs et au café avant de rentrer chacun chez soi.

« Le deuil est une blessure relationnelle, ajoute Isabelle Gauvreau. Ce n’est pas vrai que l’on peut rentrer chez soi tout seul avec cette peine. Mon rôle est de bien faire vivre cette peine. Quand on la vit bien, les petits sandwichs sont bien meilleurs. »

Récemment, la ritualiste a officié une cérémonie funéraire d’une personne qui s’est suicidée. Son entourage était relativement en paix avec le geste. Mais cette cérémonie leur a fait le plus grand bien. « Cette personne aimait la nature, raconte Isabelle Gauvreau avec émotion. Les gens qui étaient venus ont déposé un élément qu’ils avaient emprunté à la nature. Cette personne faisait aussi la cuisine. À la fin, on a tous mangé des biscuits préparés avec l’une de ses recettes. C’était logique. C’est ça qu’il faut faire. »

Quand j’ai rencontré Isabelle Gauvreau, elle préparait une cérémonie pour une femme qui s’est fait connaître pour sa débordante créativité. « Pour le moment, on songe à faire un cadavre exquis, excusez le terme, auquel tout le monde va participer en donnant des mots qui la caractérisent. On tentera de faire un texte avec ça. »

D’autres ritualistes sont spécialisés dans les mariages ou les cérémonies d’accueil, rituel qui remplace le baptême. Certains ritualistes organisent des cérémonies pour souligner le début d’une retraite ou même… d’un divorce. « Ils le font seuls, mais parfois avec l’ex-conjoint, dit Isabelle Gauvreau. Ils le font pour dissoudre la relation et passer à autre chose. »

Le rôle d’un bon ritualiste est de trouver les mots justes lorsqu’il officie une cérémonie, d’être à la fois présent et effacé, d’avoir une grande assurance lorsque la vulnérabilité s’installe chez les gens. Mais surtout, il doit faire en sorte que le temps s’arrête.

« Autrefois, on prenait le temps de parler de la personne qui venait de mourir, dit Isabelle Gauvreau. C’est ça, la réaction des endeuillés. Remarquez comment ils tiennent à dire et à redire les mêmes histoires qui les relient au défunt. Quand tout le village défilait dans la maison, on pouvait répéter ces histoires. C’était thérapeutique. »

Vous êtes en train de lire cette chronique, et je suis sûr que certains d’entre vous ont un point d’interrogation imprimé sur le front. Vous n’êtes pas les seuls. Le regard que beaucoup posent sur les ritualistes est souvent suspicieux. « Au Québec, on est plus chatouilleux avec ça, dit Isabelle Gauvreau. On a eu de mauvaises expériences avec des gens qui s’improvisaient thérapeutes ou autre chose. Et puis, il y en a d’autres qui ont du mal avec le fait que nous ne faisons pas partie du monde religieux. »

Les Québécois sont de plus en plus insatisfaits de ce qu’Isabelle Gauvreau appelle « le phénomène des prêtres en running shoes ». « J’ai vu des curés arriver au pas de course essoufflés et désorganisés pour mener une cérémonie qui durait à peine 30 minutes. Après ça, c’était : ciao, bye ! Je m’excuse, mais on n’est pas au service du deuil et des endeuillés. »

Si plusieurs salons funéraires demeurent méfiants au sujet des ritualistes, d’autres, en revanche, n’hésitent pas à recommander leurs services aux familles. « Quand ils voient que les gens ont des demandes ou des attentes particulières, ils nous appellent. »

Plus de 50 ans après la fameuse Révolution tranquille, la société québécoise apprend de plus en plus à séparer le sacré de la religion. Il y a fort à parier que les ritualistes feront de plus en plus partie de nos vies. Et de ceux et celles qui les marquent.

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