Opinion

LAÏCITÉ
Madame B. et les immigrants

« Là, chu tannée des immigrants ! Le gouvernement fait rentrer les étrangers, pis nous autres, ici, on crève de faim ! » 

C’est ce que Madame B. disait au téléphone quand elle a appelé pour la sixième fois au bureau où je travaillais l’été dernier. Ce jour-là, elle appelait constamment parce qu’elle n’avait pas reçu son versement d’aide sociale et qu’elle avait faim. Démunie, elle le criait sans relâche au téléphone. Madame B. ignorait que celle à qui elle parlait au bout du fil et qui cherchait à l’aider était une fille d’immigrants. 

Je l’ai écoutée se défouler sans m’opposer à ses propos. 

Mais j’aurais voulu lui dire que j’entends sa détresse. Que c’est la même qui résonne dans bien des familles immigrantes qui connaissent intimement la pauvreté.

Lui dire qu’elle a des choses en commun avec ces immigrants et que ce n’est évidemment pas eux qui sont responsables de sa situation. 

Cibler des boucs émissaires est plus facile. C’est aussi un raccourci que certains politiciens n’hésitent pas à emprunter. Surexposés à des propos réducteurs, des gens en arrivent alors à croire que les malheurs du Québec reposent sur les épaules de ceux qui ont des origines différentes des leurs. 

Pendant ce temps, une élite économique prend des décisions qui fragilisent les conditions de vie de personnes déjà à bout. C’est elle qu’il faut montrer du doigt. Madame B. paye de son ventre vide les décisions politiques injustes, comme les réductions récurrentes dans le programme d’aide sociale, menées dans la dernière décennie par les gouvernements libéral et péquiste.

Pénalités, coercition et coupes, tels ont été les mots d’ordre des ministres Hamad, Blais et Maltais. L’exemple de l’aide sociale en est un parmi d’autres. Les politiques qui amenuisent le filet social et creusent les inégalités sont nombreuses : baisses d’impôts qui favorisent les plus riches, sous-financement des organismes communautaires, hausse de la rémunération des médecins plutôt que du personnel capable d’améliorer l’accès aux services, insuffisance de logements sociaux… 

D’autres choix politiques pourraient aider vite et bien Madame B., mais ces choix ne sont pas privilégiés, et en fin de compte les causes systémiques de la pauvreté restent dans l’ombre. 

Mais Madame B. dira « c’est la faute des immigrants » et se réjouira peut-être quand le gouvernement annoncera une loi qui interdit le port d’habits religieux aux fonctionnaires de l’État. Elle sentira qu’enfin elle récupère un peu de pouvoir. Les tensions provoquées par ce genre de débats auront même un effet galvanisant. 

L’illusion reste entière

Cette division est profitable à une élite dirigeante. Elle entretient l’impression que le gouvernement met ses culottes. C’est peut-être dans cet état d’esprit que le premier ministre désigné, François Legault, a annonçé moins de trois jours après son élection que son gouvernement légiférerait pour interdire le port d’habits religieux pour les agents de l’État en position d’autorité, y compris les enseignants. Une autre des propositions phares de la CAQ est la baisse du seuil d’immigration et l’imposition d’un test des valeurs qui conduirait à une expulsion pour les nouveaux arrivants qui y échoueraient. 

Cette façon de faire, qui détourne l’attention des enjeux urgents et met en péril des droits fondamentaux, a un impact majeur dans la vie des gens. Qu’ils soient visés ou non par ces politiques. Ceux et celles dans le point de mire sont plongés dans l’angoisse, puisque l’incertitude plane désormais sur l’emploi qui leur permet de gagner leur vie et celle de leur famille, mais aussi parce que ces débats sur les signes religieux génèrent immanquablement de l’hostilité, qui elle, peut se traduire par davantage d’agressions.

Nul besoin de rappeler en détail le point culminant de cette hostilité ayant ciblé les musulmans du Québec. La CAQ ne pourra feindre l’ignorance quand les épisodes violents se multiplieront. 

Et même ceux qui ne sont pas directement visés ont beaucoup à perdre. Pendant qu’on parle encore de foulards, on tablette d’autres dossiers et on dilapide de l’énergie, du temps et des ressources dont nous aurions besoin pour les grands défis de notre époque, de la justice sociale jusqu’aux enjeux environnementaux. 

La majorité des gens ressortiront perdants si une telle direction est prise par la CAQ. Car même si toutes les enseignantes voilées du Québec perdent leur emploi, ceux qui ont faim, comme Madame B., auront encore faim.

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