LA MISÈRE DES NICHES, D’ALAIN BRUNET

Plaidoyer pour une rétribution équitable

Dans La misère des niches, le journaliste Alain Brunet brosse un portrait dévastateur de l’univers de la musique et, par extension, de tous les producteurs de contenus. Les artistes musicaux sont, selon lui, les premières victimes de la numérisation et de la concentration de la diffusion entre les mains de quelques acteurs. Pendant que ces derniers s’enrichissent, les musiciens s’appauvrissent au point de ne plus être capables de gagner décemment leur vie. Peut-on arrêter cette spirale destructrice ? Alain Brunet croit que oui. 

À quel moment as-tu observé que les choses changeaient dans l’industrie de la musique ?

La première chose qui m’a frappé, ce sont les revenus d’iTunes qui étaient minimes et ne comblaient pas les pertes encourues par la chute des ventes des produits physiques [les disques]. C’était un premier signe, et la tendance ne s’est jamais inversée. Le même phénomène s’observe dans d’autres milieux, le journalisme, par exemple, mais la musique a mangé la claque avant les autres. Ces années-ci, la tendance s’est légèrement inversée et on observe une certaine croissance des revenus. Mais en y regardant de plus près, on voit bien que la croissance est liée à une poignée de super mégastars – les Beyoncé, Jay Z, Kendrick Lamar, Justin Bieber, etc. – qui produisent des dizaines de millions de clics et qui ramassent tout. Ce sont eux qui font de l’argent. Les autres survivent à peine.

Les autres, ce sont les niches ?

Facebook, YouTube, Google ont créé des habitudes de consommation tellement ciblées que tout est devenu une niche : Tout le monde en parle est une niche ; seuls les très, très gros font de l’argent. Or les gens qui ont un rayonnement de 20 000, 50 000 ou 100 000 personnes pourraient vivre aussi, si on avait un mode de rétribution équitable. L’autre effet pervers de tout ça, c’est la chambre d’écho créée par les algorithmes. On se retrouve devant une immensité de contenus et la plupart des gens sont très mal orientés par ces algorithmes créés par des mathématiciens et des informaticiens. On te flatte dans le sens du poil en te proposant ce que tu aimes. Même chose en littérature sur Amazon.

On entend souvent dire que le numérique a tout de même permis l’émergence d’artistes qui n’auraient pas eu accès aux moyens de diffusion traditionnels auparavant. C’est une bonne chose, non ?

Oui, on se félicitait d’avoir coupé les intermédiaires, mais on a tout coupé, et les nouveaux intermédiaires sont pires que les précédents. C’est vrai qu’il y a beaucoup plus de contenus qu’auparavant et ils sont de qualité. Je vois des jeunes avec des baccalauréats et des maîtrises en interprétation et en composition qui sont placiers à la Maison symphonique. Ils gagnent peut-être 15 000 $ par année. Combien de temps pourront-ils faire ça ? Il y en a une couple qui vont réussir sur le lot, mais que feront tous les autres ? Je suis pour l’internet, je n’ai aucune nostalgie et je n’écoute que des produits numérisés, malgré ma collection de 20 000 CD. Mais c’est une question de rétribution équitable et de respect des créateurs de contenus.

Les gens pensent qu’un artiste comme Tire le coyote est riche parce qu’il a été invité à Tout le monde en parle et que son disque a du succès, mais ton livre montre bien que c’est loin d’être le cas et que les artistes en arrachent.

À mon avis, Tire le coyote doit faire le salaire d’un travailleur de garderie, pas le salaire d’un professionnel. Mais son salaire, ça va durer combien de temps : trois ou quatre ans ? Ensuite, que va-t-il lui arriver ? Sans vouloir être nostalgique, avant, les gens qui n’étaient pas des mégastars pouvaient remplir leur cochon durant quelques années pour se constituer un fonds, une petite caisse de retraite. Aujourd’hui, c’est absolument impossible.

On sait que les artistes reçoivent quelques sous à peine avec les services de musique en continu comme Spotify ou Apple Music. Or, ces services sont très populaires, et nous, consommateurs, on se sent un peu responsables que des artistes qu’on aime reçoivent si peu. Que peut-on faire ?

Il faut faire attention à la responsabilisation des consommateurs. Si tu es dans la classe moyenne, que tu as payé ta connexion internet, que tu as acheté ton cell, ta tablette, ton ordinateur portable et ceux des enfants, combien te reste-t-il pour les contenus ? Il ne reste pas grand-chose. Il y a 25 ou 30 ans, le rapport était inversé. Tu pouvais acheter plusieurs livres, aller voir plusieurs shows, consommer plusieurs contenus, et tu payais environ 50 $ pour ton téléphone et ton câble. Aujourd’hui, c’est entre 200 $ et 300 $ par mois pour ces services ! Or il faut que tu vives, que tu nourrisses ta famille, que tu payes ton loyer… Alors, la responsabilité du consommateur, c’est bien relatif.

Y a-t-il des solutions pour renverser la vapeur, ou est-il trop tard ?

Disons que je suis pessimiste à court terme et optimiste à long terme. Je crois qu’on peut agir sur trois fronts : politique, juridique, et aussi par la responsabilisation personnelle et la prise en charge des artistes. 

La solution politique est internationale, elle ne peut pas se régler seulement au Québec ou au Canada. Ça prendra une masse critique de nations pour contraindre les géants de l’internet – Amazon, Google, Netflix, etc. – à partager leurs bénéfices et payer leurs taxes. Même si Google perdait 30 % de ses revenus par année, il ne serait vraiment pas dans la merde. Le problème, c’est que c’est la pensée libertarienne qui domine dans cette affaire-là.

Sur le front juridique, il faut transformer les termes autour de la notion de propriété intellectuelle, termes qui sont les mêmes qu’au milieu du XIXe siècle. On ne peut plus interdire la reproduction, le partage et la diffusion de contenu, c’est impossible depuis l’an 2000, depuis l’arrivée de Napster. La propriété intellectuelle doit migrer vers un droit à rémunération.

Tu souhaites aussi que les artistes se prennent en mains ?

Les artistes travaillent en vase clos. Il va falloir qu’ils se réveillent. Ils doivent se solidariser, créer des groupes de pression et se prendre en charge sur le plan économique. Je suis très à gauche depuis toujours, mais je ne suis plus dans la gauche politique seulement. Elle a démontré son incapacité à changer les choses. Depuis 50 ans, chaque fois qu’elle prend le pouvoir, elle est déstabilisée par l’économie. Or l’économie n’est pas à gauche. Et l’économie est beaucoup plus puissante que la politique, qui dure quatre ans. Il y a des conditions qui font que c’est impossible, par l’entremise de la politique, de changer les choses. Il faut plutôt créer un pôle progressiste de l’économie. Il faut rester dans le marché, être compétitif, gagner beaucoup d’argent et répartir cet argent-là équitablement. Il faut s’inscrire dans une force qui va prendre de plus en plus de place dans l’économie mondiale sans renier l’économie de marché. Je crois beaucoup à ça.

La misère des niches – Musique et numérique, alerte sur les enjeux d’une mutation

Alain Brunet

XYZ

278 pages

Nous avons aussi lu...

L’écriture vue par Slimani

C’est toujours fascinant quand un écrivain ou une écrivaine parle de son rapport à l’écriture, de sa méthode de travail, de ses débuts et de ses inspirations. Dans cette plaquette d’une soixantaine de pages, Leïla Slimani se prête au jeu en répondant aux questions pertinentes d’Éric Fottorino, éditeur de l’hebdomadaire 1, et de quelques-uns de ses lecteurs. L’auteure de Chanson douce, Marocaine d’origine, raconte qu’elle a découvert Paris par la littérature (Balzac, Zola, etc.), que la scène du poulet dans son dernier roman a complètement traumatisé sa famille et que lorsqu’elle écrit, elle pense à toutes les femmes qui l’ont précédée et qui n’ont pas eu le privilège de pouvoir écrire. Elle revendique le métier d’écrivaine non pas comme passe-temps, mais comme occupation principale, et ce, malgré le fait qu’elle soit mère de très jeunes enfants.

Comment j’écris

Leïla Slimani

Les éditions de l’Aube

72 pages

Au-delà des clichés

Avant d’être animateur à ICI Radio-Canada Première (où il anime actuellement Midi info), Michel C., comme on l’appelle dans le milieu journalistique, était chroniqueur dans la presse écrite, principalement au Journal de Montréal, puis quelque temps à La Presse. Sa plume était bien aiguisée, sa mémoire phénoménale. Dans ce livre qui paraît juste à point quelques mois avant les élections provinciales, il revient sur quelques idées reçues en politique : la laïcité comme trait dominant de la société québécoise, l’anglicisation du Québec (le fameux Bonjour-Hi !), les coûts phénoménaux en santé… Bref, les thèmes qu’on retrouve invariablement dans l’actualité québécoise. C’est concis, bien fait et fort instructif. Et les courts chapitres plairont aux lecteurs qui souffrent d’un déficit d’attention.

25 mythes à déboulonner en politique québécoise

Michel C. Auger

Les éditions La Presse

194 pages

Beauvoir, Sartre et les autres

Ne vous fiez pas à la couverture, ce livre est beaucoup plus intéressant que ne le laisse entendre son titre de roman à l’eau de rose. Ex-conservatrice de la bibliothèque Wellcome, à Londres, une des plus importantes collections privées du XXe siècle, Sarah Bakewell excelle à passer du contenu à première vue aride dans un récit intelligent et divertissant. Elle nous avait fait découvrir « autrement » Montaigne dans Comment vivre ?. Cette fois, Bakewell revient avec ce récit de trois amis qui se rencontrent pour discuter dans un café parisien au début des années 30. Les amis en question : Sartre, Beauvoir et Aron. On assiste donc aux débuts de l’existentialisme et à son évolution jusqu’à Mai 68, dont on soulignera le cinquantième anniversaire très bientôt. Captivant, ça se lit comme un roman.

Au café existentialiste – La liberté, l’être et le cocktail à l’abricot

Sarah Bakewell

Albin Michel

503 pages

Un militant infatigable

On a beaucoup parlé des journalistes qui se lançaient en politique récemment. Voici un livre que le nouveau candidat de Québec solidaire, Vincent Marissal, devrait lire. Il y apprendrait les débuts du parti auquel il vient de se joindre. Il y découvrirait aussi le rôle clé qu’a joué Paul Cliche, un militant de gauche qui a consacré sa vie à ses convictions, dans la création de ce parti. Les plus vieux se souviendront sans doute de Paul Cliche comme journaliste politique à La Presse et au Devoir dans les années 60. Son parcours est impressionnant et indissociable de la gauche : CSN, FRAP, RCM… Son autobiographie va jusqu’à l’élection d’Amir Khadir (qui signe la préface) dans Mercier, et les transformations au sein de son parti, l’an dernier. À glisser entre les mains de quiconque s’intéresse à l’histoire politique du Québec.

Un militant qui n’a jamais lâché – Chronique de la gauche politique des années 1950 à aujourd’hui

Paul Cliche 

Varia

432 pages

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.