décryptage

L’effet Trump au Texas

New York — Observateur aguerri de la politique texane, Cal Jillson a déjà cru que les démocrates auraient besoin de 15 à 20 ans avant de menacer la mainmise des républicains dans le Lone Star State. C’était avant l’avènement de Donald Trump.

« Donald Trump change la donne et rend les démocrates compétitifs beaucoup plus tôt qu’ils l’auraient été autrement », a confié à La Presse le politologue septuagénaire de l’Université Southern Methodist. « Quant à savoir si le Texas sera en jeu lors du scrutin présidentiel de 2020, je demeure sceptique. Mais ce n’est pas inconcevable à cause de l’effet que Trump a sur les gens », ajoute l’auteur de plusieurs livres de référence, dont Texas Politics : Governing the Lone Star State.

À première vue, la thèse de Cal Jillson étonne et détonne. Donald Trump et son parti semblent imbattables dans le grand et populeux État du Sud-Ouest qui élit des républicains et des conservateurs depuis des décennies. Mais le politologue observe des changements importants au Texas, où les Hispaniques deviendront le groupe ethnique le plus important d’ici 2022. Changements qui semblent avoir contribué à la paranoïa raciale qui a poussé le suspect de la tuerie d’El Paso à abattre 22 personnes et à en blesser au moins 24 autres le 3 août dernier.

Avant ce massacre, l’attention du Texas se portait sur la décision de quatre représentants républicains au Congrès de ne pas solliciter de nouveau mandat en 2020. Trois d’entre eux, dont William Hurd, unique représentant afro-américain du groupe républicain à la Chambre des représentants, risquaient de ne pas être réélus.

L’évolution démographique du Texas aura probablement eu raison de ces représentants. Située le long de la frontière de l’État avec le Mexique, la circonscription de William Hurd, par exemple, voit la proportion d’électeurs hispaniques augmenter à chaque élection. Ceux-ci ont un taux de participation électoral inférieur à ceux des électeurs blancs ou afro-américains du Texas, mais leur nombre augmente de façon inexorable.

Et les deux tiers d’entre eux ont l’habitude de voter pour les candidats du Parti démocrate.

« Hurd représente une circonscription dont la population est majoritairement hispanique, résume Cal Jillson. Il a remporté sa dernière élection avec moins de 1000 voix en 2018 et il aurait fait face à la même adversaire en 2020. Sa réélection s’annonçait encore plus difficile qu’en 2018. »

Cette évolution démographique a aussi un effet sur les élections locales. En 2018, les démocrates ont réalisé un gain net de 12 sièges à la Chambre du Texas. En 2020, ils auront la chance d’y devenir majoritaires avec un gain net de huit sièges.

Chez certains républicains du Texas, cette possibilité alimente une peur de l’immigration confinant à la paranoïa. 

Le lieutenant-gouverneur de l’État, Dan Patrick, a illustré cet état d’esprit en janvier dernier lors d’une émission de Fox News. À l’entendre, les démocrates s’opposent à la construction d’un mur le long de la frontière sud parce qu’ils veulent que « 10, 15, 20 millions [de migrants] continuent d’affluer afin d’exploiter un jour leurs votes et prendre le contrôle du pays ».

Donald Trump a déjà élaboré la même thèse dans ses discours et ses tweets. Et le suspect de la tuerie d’El Paso l’a également défendue dans le manifeste qu’il a rédigé avant de passer à l’acte, selon la police.

« La forte population hispanique du Texas fera de nous un bastion démocrate », a écrit l’auteur du document en accusant les démocrates de vouloir « exécuter un coup d’État politique en important et en légalisant des millions de nouveaux électeurs ».

Cela dit, les changements que connaît le Texas ne sont pas tous liés à l’immigration, selon Cal Jillson. Certains d’entre eux découlent de l’arrivée dans cet État doté d’une économie riche en emplois de nombreux Américains venus d’ailleurs aux États-Unis.

« Ces Américains viennent souvent de la Californie ou d’autres États bleus, dit le politologue. De façon générale, ils sont moins conservateurs que les natifs du Texas. Cela explique en partie pourquoi les marges de victoire des républicains diminuent. »

L’autre facteur tient à « l’effet Trump », selon Cal Jillson. Effet qui se fait surtout sentir chez les femmes blanches qui possèdent des diplômes universitaires et qui vivent dans les banlieues des grandes villes texanes. 

En 2018, ces électrices ont contribué à l’élection de deux candidats démocrates à la Chambre des représentants des États-Unis, l’un dans la banlieue de Dallas, l’autre dans la banlieue de Houston, et permis à six autres de s’approcher à moins de cinq points de pourcentage de candidats républicains sortants.

Elles ont aussi donné la frousse au sénateur républicain sortant Ted Cruz, qui a conservé son siège grâce à une courte victoire devant l’ancien représentant démocrate du Texas Beto O’Rourke, aujourd’hui candidat à la présidence.

« Ces femmes regardent Trump et elles sont révoltées, scandalisées et embarrassées, affirme Cal Jillson. Elles n’aiment pas ses politiques en matière d’armes à feu ou d’immigration. Et certains de leurs maris partagent leur sentiment. Vous additionnez tout ça et vous avez des démocrates qui arrachent des sièges à la Chambre des représentants aux républicains et qui deviennent compétitifs pour des sièges au Sénat. »

Et qu’en sera-t-il de la présidence en 2020 ? Des sondages donnent certains candidats démocrates, dont Joe Biden et Beto O’Rourke, gagnants contre Donald Trump au Texas, État qui mettra en jeu 38 des 270 grands électeurs nécessaires pour remporter la Maison-Blanche.

Ces sondages sont à prendre avec un grain de sel. Mais ils constituent peut-être un autre signe de l’effet Trump au Texas.

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