Chronique

Ceci n’est pas une rigolade

Peu après la mort tragique de Gary Carter en février 2012, le banquier Michael Fortier a signé une tribune dans La Presse où il évoquait la meilleure façon d’honorer sa mémoire : travailler à la relance du baseball majeur à Montréal.

À l’époque, l’idée semblait saugrenue. La lente agonie des Z’Amours habitait toujours nos esprits. Comment évoquer leur retour moins de huit ans après leur départ, au moment où les coûts d’acquisition d’une équipe montaient en flèche ? On connaît la suite : sous l’égide de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, le projet a été lancé et M. Fortier a travaillé à son avancement.

Aujourd’hui, le résultat dépasse les attentes. Le commissaire du baseball majeur Rob Manfred dit haut et fort son intérêt envers Montréal et un canon du monde des affaires, Stephen Bronfman, pilote le dossier. En six ans, le chemin parcouru est phénoménal.

Voilà pourquoi il ne faut pas prendre à la légère ce désir de doter Montréal d’une équipe de la NBA. Derrière cette intention, on retrouve de nouveau M. Fortier, un ex-ministre conservateur. La Chambre de commerce est aussi dans le coup, tout comme Kevin Gilmore, un ancien vice-président du Canadien qui a des contacts dans le basketball professionnel. On a même trouvé un investisseur québécois prêt à injecter 200 millions US dans l’aventure, de manière à ancrer une future équipe dans la communauté : Stéphan Crétier, président fondateur de GardaWorld.

Alors non, tout cela n’est pas de la rigolade. Des gens sérieux consacrent une énergie considérable à préparer la candidature de Montréal si la NBA procède à une expansion, une perspective réaliste. Et s’ils publient leur démarche, c’est parce que des personnes connaissant bien le circuit leur ont signifié d’aller au-delà de la légendaire réserve canadienne : faites-vous connaître, leur a-t-on dit, soyez visibles…

Pourquoi ? Parce qu’actuellement, aux États-Unis, le nom de Montréal n’est pas inscrit dans la courte liste des villes susceptibles d’accueillir une concession. Cela n’indispose pas M. Fortier. « Comme je l’ai dit au commissaire [Adam Silver], ça ne me dérange pas d’être votre plan B… pour l’instant ! Au fil de nos futurs entretiens avec diverses parties prenantes, je suis convaincu que Montréal sera pris beaucoup plus au sérieux. »

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Lors de leur présentation d’hier, M. Fortier et ses collègues ont répondu avec aplomb aux questions.

Qui serait proprio de l’équipe ? En plus de M. Crétier, un ou des investisseurs, peut-être même de l’extérieur de l’Amérique du Nord, fourniraient l’argent nécessaire, une somme pouvant atteindre 2 milliards US.

L’amphithéâtre ? L’équipe jouerait au Centre Bell, il suffirait de s’entendre avec Geoff Molson sur les conditions d’un bail. (Avouons-le, c’est plus simple que de construire un nouvel édifice, même si les équipes professionnelles n’aiment pas être locataires de leur domicile, ce qui les prive du contrôle des opérations.)

L’impact sur les revenus de notre dollar face à la devise américaine ? Avec la montée du prix du pétrole, le huard reprendra du tonus. Et de toute manière, le partage des revenus dans la NBA permet à lui seul de payer les joueurs, la meilleure protection contre les risques liés au taux de change.

Quant aux gens qui, comme moi, croient que l’arrivée coup sur coup d’équipes de baseball et de basketball représenterait une trop grosse bouchée pour Montréal, ils ont tout simplement raté le virage pris par la métropole du Québec !

« Montréal est passé à autre chose, lance M. Fortier. C’est une ville qui a créé énormément de richesse, une ville qui peut non seulement se permettre les Expos et la NBA, mais qui pourrait se permettre autre chose aussi. Arrêtons de voir Montréal et le Québec comme des endroits où on peut juste réussir à certains niveaux. On n’est plus là. Et M. Crétier en est un bel exemple. Il a bâti une compagnie spectaculaire en 20 ans à peine. »

« Moi, je veux qu’on ait une vision beaucoup plus ambitieuse que celle de dire qu’on peut juste se permettre une autre équipe. »

— Michael Fortier

Tout cela est inspirant, pas de doute là-dessus. Et je veux bien croire qu’une équipe de la NBA intéresserait à la fois un public jeune et les entreprises voulant rejoindre cette clientèle, comme M. Gilmore l’a expliqué.

Je persiste néanmoins à croire que pour l’instant, la communauté des affaires de Montréal devrait prioriser le projet de retour des Expos. Attirer en moyenne 30 000 personnes par match, vendre les sièges de luxe, louer les loges d’entreprise et arracher des dizaines de millions dans un contrat de télé locale sera une tâche énorme.

Montréal peut-il, en quelques années, réussir ce coup à la fois pour le baseball et le basketball ? Tout cela pendant que le Canadien défendra avec vigueur ses acquis ? Et que d’éventuels Nordiques 2.0 seront aussi à la recherche d’appuis dans le monde des affaires dans tout le Québec ? Sans compter l’Impact et les Alouettes, qui veulent aussi leur part du gâteau, même si elle est plus modeste.

Disons simplement qu’il ne faudrait pas qu’une récession vienne réduire les dépenses non essentielles des entreprises…

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L’annonce d’hier signifie que le Québec espère maintenant, et de manière très officielle, obtenir trois nouvelles équipes professionnelles majeures : les Nordiques 2.0, les Expos 2.0 et un club de la NBA.

Qu’on le veuille ou non, ces projets sont en concurrence. Le premier qui aboutira vaudra à ses promoteurs une longueur d’avance. Cela incitera peut-être une de ces trois ligues professionnelles à agir plus vite, à prendre – ou à consolider dans le cas de la LNH – sa place dans le marché québécois avant les autres, ce qui serait une excellente nouvelle.

D’ici là, on surveillera si les atouts de Montréal intéressent la NBA. La conjoncture sportive nous réservant souvent des surprises, ce projet mené par des gens très crédibles pourrait prendre un envol imprévu. Il y a six ans, je n’aurais pas pensé que le dossier des Expos progresserait à ce rythme. Alors, malgré mes réserves, je prends au sérieux celui présenté hier. Sinon, je pourrais m’en mordre les doigts en 2024.

Stéphan Crétier

L’investisseur québécois

Le groupe de gens d’affaires québécois qui tente d’amener une équipe de la NBA à Montréal a trouvé son actionnaire phare au Québec : Stéphan Crétier, président et chef de la direction de l’entreprise de sécurité GardaWorld.

M. Crétier a rendu public hier son intérêt pour devenir actionnaire minoritaire – jusqu’à hauteur de 10 % des actions – d’une équipe de la NBA à Montréal. M. Crétier investirait ainsi entre 150 et 200 millions US.

Le groupe NBA Montréal, mené par le banquier Michael Fortier, le gestionnaire Kevin Gilmore et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, estime que le prix d’une équipe de la NBA varierait entre 1,5 milliard et 2 milliards US. En s’associant à ce projet d’une équipe de la NBA, le président fondateur de GardaWorld, grand amateur de sport, espère ainsi faire un « legs » à Montréal.

« C’est un legs à ma ville. GardaWorld y a son siège social, ma famille est encore ici, dit Stéphan Crétier, en entrevue avec La Presse. Je n’ai pas d’enfants, j’ai une blonde qui m’aime depuis 25 ans, j’ai une business fantastique en croissance phénoménale. À un moment donné, c’est le genre de legs qu’on peut laisser. On connaît mon intérêt pour le sport, ma capacité de m’associer et mon réseau international. »

« C’est un projet ambitieux, intéressant. S’associer à des projets que les gens regardent comme un long shot, c’est un peu mon brand. L’histoire de GardaWorld, c’est un long shot. »

— Stéphan Crétier, président et chef de la direction de GardaWorld

Stéphan Crétier estime que les chances pour Montréal d’obtenir une équipe de la NBA sont « excellentes » à long terme. Il n’y a pas d’élargissement des cadres de la ligue à l’horizon pour l’instant, mais l’été dernier, le commissaire Adam Silver a précisé qu’une expansion était « inévitable ».

« On n’est pas comme dans la LNH où il faut être ultradiscret et travailler ça dans les coulisses, dit M. Crétier. C’est important de faire une sortie publique pour montrer l’ambition de Montréal, qu’il y a un investisseur ancré localement, qu’il y a de l’intérêt pour le sport. Je pense que c’est [un projet] réaliste. […] Les chances sont excellentes. Combien de temps ? You’re not in the rush until the phone rings. Je ne veux pas dire deux ans, quatre ans, sept ans ou dix ans, mais on est un groupe sérieux et on va être prêts. »

Toujours intéressé par les Expos

Stéphan Crétier souhaite aussi être actionnaire minoritaire dans le dossier du retour des Expos, qui est mené par l’homme d’affaires montréalais Stephen Bronfman. Ça n’a rien d’étonnant : il est un grand fan de baseball et a même été arbitre professionnel de baseball jusqu’à l’âge de 31 ans, avant de fonder GardaWorld.

L’annonce d’hier au sujet d’une équipe de la NBA ne change rien à son intérêt pour le baseball, où son investissement serait moindre. « J’ai dit à Stephen et à Pierre Boivin que quand le dossier avancera à une bonne vitesse, je serai toujours disponible », a-t-il dit.

M. Crétier estime que Montréal peut soutenir le retour des Expos ainsi qu’une équipe de la NBA. Selon lui, le dossier de la NBA pourrait toutefois avancer plus rapidement, notamment parce qu’il ne faut pas de fonds publics pour construire un nouveau stade (une équipe de la NBA pourrait louer le Centre Bell).

« Je vois beaucoup de momentum dans le dossier du basket, dit-il. […] Il n’y a pas d’investissement public. C’est pour ça que je pense que des choses peuvent se faire plus rapidement avec le basket qu’avec le baseball, mais je suis enthousiaste pour les deux. »

Il a les moyens de ses ambitions sportives : son bloc d’actions de GardaWorld (une entreprise à capital privé depuis son retrait de la Bourse en 2012) valait environ 700 millions CAN en 2017, selon nos estimations. M. Crétier a établi sa résidence aux Émirats arabes unis il y a huit ans afin de « [s’]assurer de l’expansion » du bureau de GardaWorld au Moyen-Orient et en Afrique.

« Il y a huit ans, le bureau de Dubaï faisait 72 millions. On en fait 1,2 milliard [par an] », dit-il. Les Émirats arabes unis sont considérés comme un paradis fiscal par plusieurs experts, notamment parce qu’il n’y a pas d’impôt sur le revenu. Le siège social de GardaWorld, qui compte 65 000 employés un peu partout dans le monde, est situé à Montréal.

La NBA à Montréal

Le projet en sept questions

1. Qui sont les gens d’affaires derrière le projet d’une équipe de la NBA à Montréal ?

Depuis quatre ans, l’ex-ministre fédéral et banquier Michael Fortier s’efforce de réunir des gens d’affaires autour d’un projet : attirer une équipe de la NBA à Montréal. Le projet NBA Montréal est appuyé par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Le groupe s’est adjoint récemment l’expertise de Kevin Gilmore, l’ex-chef de l’exploitation du Canadien de Montréal qui a bien connu le milieu de la NBA alors qu’il travaillait pour AEG.

2. Y a-t-il une équipe de disponible ?

Aucune équipe ne veut déménager, et la NBA n’a pas de projet d’expansion. À l’été 2017, le commissaire Adam Silver a toutefois indiqué qu’une expansion serait un jour « inévitable ». Il n’y a pas eu d’expansion dans la NBA depuis 2004. Michael Fortier a rencontré M. Silver pour lui parler de Montréal, et les deux hommes sont restés en contact. Le groupe NBA Montréal veut être prêt si la NBA décide d’accorder de nouvelles équipes. « Notre but est d’être prêts, et il n’y a pas de meilleur moment pour se préparer que maintenant », dit Kevin Gilmore. La NBA pourrait toutefois attendre des années avant d’évaluer des candidats pour une expansion. « C’est le début d’une longue démarche », dit Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce.

3. Combien coûterait une équipe ?

Le groupe montréalais travaille avec l’hypothèse qu’une équipe coûte de 1,5 milliard à 2 milliards US (soit de 2,0 milliards à 2,6 milliards CAN). Selon Forbes, une équipe de la NBA vaut en moyenne 1,6 milliard US.

4. Qui seraient les investisseurs ?

Le groupe NBA Montréal a recruté hier son premier investisseur : Stéphan Crétier, président et chef de la direction de GardaWorld, qui veut être actionnaire minoritaire de l’équipe jusqu’à hauteur de 10 % (voir autre texte). Le groupe NBA Montréal cherchera des investisseurs sur tous les continents pour les 90 % restants. L’objectif : « une poignée d’investisseurs », peut-être même un seul investisseur, pour ce bloc de 90 % des actions. L’hypothèse de loin la plus plausible sera de trouver un actionnaire majoritaire étranger. « On veut marier Stéphan [Crétier] à cette personne, dit Michael Fortier. On ne serait pas surpris s’il y avait juste deux investisseurs. […] Nous avons approché plusieurs sociétés et conversé avec elles – pas juste [des sociétés] canadiennes, pas juste [des sociétés] nord-américaines –, ainsi qu’avec plusieurs personnes très fortunées comme M. Crétier. [Une équipe de sport] est un actif à haut rendement pour les investisseurs depuis les 20 dernières années, surtout au basket. »

5. Où l’équipe jouerait-elle ?

Pas besoin de nouvel amphithéâtre, car l’équipe jouerait sans doute au Centre Bell, à condition de s’entendre sur un bail avec le Groupe CH, propriétaire de l’édifice. « M. Molson est au courant, il nous a encouragés à continuer nos démarches », dit Michael Fortier.

6. Montréal est-il capable d’accueillir une équipe ?

Avec la Chambre de commerce, le groupe NBA Montréal a étudié cette question. Conclusion : Montréal se classe au 7e rang comme marché économico-sportif sur les 49 villes nord-américaines avec une équipe de sport majeur (NFL, baseball majeur, NBA, LNH). En ajoutant une équipe de la NBA, Montréal resterait dans le top 10. En ajoutant deux nouvelles équipes (ex. : NBA et les Expos), Montréal serait au 22e rang. C’est notamment avec ces arguments que le groupe NBA Montréal espère attirer un investisseur étranger. « On pense que Montréal est un endroit idéal [pour une équipe de la NBA] », dit Michael Fortier.

7. Montréal est-il un plan A, B ou C pour la NBA ?

La NBA a 30 équipes, 15 par association (Est et Ouest). De façon générale, les ligues sportives préfèrent un nombre pair d’équipes et un nombre égal d’équipes dans chaque association. Par exemple, la NBA pourrait passer de 30 à 32 équipes avec une expansion de deux équipes, l’une dans l’Est, l’autre dans l’Ouest. En cas d’expansion, Seattle part favorite, selon plusieurs experts. Seattle a perdu son équipe de la NBA en 2008, mais son amphithéâtre sera rénové au coût de 600 millions en 2020. Seattle a un PIB de 294 milliards US, contre 136 milliards US pour Montréal. La NBA est aussi intriguée par Mexico, où elle attire environ 20 000 spectateurs pour des matchs de saison. Hier soir au Centre Bell, la foule était aussi d’environ 20 000 spectateurs pour un match hors concours entre Toronto et Brooklyn. « Ça ne nous dérange pas d’être un plan B pour l’instant », dit Michael Fortier.

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